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5G : Une lutte moins théorique qu’existentielle 1/5

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Qu’est-ce qui a déraillé ? Quand on s’imagine les open-space taraudés par la question, ces petites fourmilières high-tech où s’ingénient (en costumes-cravates et autres tailleurs blancs) le nec plus ultra de Swisscom, de Sunrise ou de Salt, on ne peut pas réprimer un léger picotement joyeux. Iels ont dû en vivre des réunions de crise, des crispations de dents, des appels en urgence, et des coulées de sueur perlant sur leur chemise innocentes. Bien sûr, le combat n’est pas encore perdu pour eux, loin de là. Simplement, il a lieu. Et c’est bien là la surprise : la 5G devait se déployer comme une lettre à la poste, elle va devoir franchir un véritable front composite de résistance. Pour mieux comprendre ce qu’il se passe, j’ai rencontré une des artisanes de cette lutte, Valérie*, et j’ai potassé le sujet pour proposer cinq courts articles revenant sur certains enjeux de la 5G et sur le mouvement qui s’y oppose.

*Nom d’emprunt.


De l’extérieur, le mouvement anti-5G ressemble à un essaim hétéroclite et bruyant, produisant une large diversité d’arguments, accueillant des positionnements très divers. Il y aurait des anti-techno, des écolos parfois jeunes, souvent plus âgé.es, des anticapitalistes de différentes chapelles, des gens qui se déclareraient sensibles aux ondes et puis des « pirates » qui ne verraient pas d’un bon œil (celui qu’iels peuvent encore ouvrir) l’horizon policier de cette nouvelle technologie qui en connectant à Internet une floppée de nouveaux objets décuplera le stockage de données personnelles. Et puis il faudrait ajouter à ce joyeux déluge cubiste d’autres couleurs, des discours tenus par les dénommé.es « complotistes ». Des discours irrecevables pour qui n’est pas habitué.e aux écarts avec le bon sens. Des discours largement traités par les médias dans cette période propice, marquée comme elle est par le Coronavirus, mais dont on ne sait à quel point ils sont véritablement partagés au sein de la population. Des discours surtout qui confortent encore le sentiment qu’avec le mouvement anti-5G, on a affaire à un bruit. Car vu de l’extérieur, il y a indéniablement un bruit anti-5G, protéiforme, difficilement saisissable.

De l’intérieur pourtant, Valérie me dresse une situation différente. Le mouvement est peut-être composite, il n’empêche que c’est à partir du problème de l’électrosensibilité qu’il s’est développé. Historiquement, la lutte anti-5G se rattache à un mouvement plus large qui s’est opposé à la prolifération des ondes électro-magnétiques. Les premières études remontent déjà aux années 1930 lorsque l’armée constate des troubles préoccupants chez les soldats qui étaient régulièrement exposés aux ondes.

Qui est-ce qui milite donc contre la 5G ? Pour Valérie, « ce sont avant tout des personnes qui sont elles-mêmes électrosensibles ou qui connaissent de près l’électrosensibilité. » Les descriptions qu’elle donne de ces personnes dont on entend pourtant peu parler ne peuvent pas laisser indifférent. Aux douleurs physiques, s’ajoutent inévitablement des souffrances sociales. Pour celleux qui sont particulièrement touché.es, cela peut se traduire par une perte de travail, par l’impossibilité d’aller dans un restaurant où le wifi est allumé, parfois par le changement nécessaire de domicile afin de trouver (ce qui est de plus en plus difficile) des zones où l’exposition est moins importante. Peu à peu, iels se retrouvent exclu.es de la société : « les électro-sensibles sont souvent considérées comme des malades mentaux, comme des pestiférés ».

Pour tous ces militant.es, le combat est moins théorique qu’existentiel. De ce point de vue, Valérie fait la comparaison avec Act Up, le combat enragé, mené pour avertir l’opinion public et forcer le gouvernement à agir face au SIDA – on est alors à la fin des 80’, et le SIDA dont on ne sait alors presque rien provoque une hécatombe, en particulier dans les milieux gays. Similairement pour Valérie (et toute proportion gardée, il va sans dire), « c’est d’abord ceux et celles qui sont directement touché.es qui se bougent, c’est une question de sensibilité ».

L’électrosensibilité n’est pas reconnue aujourd’hui en tant que telle, il n’existe pas de critère de diagnostic attesté officiellement. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que l’innocuité des ondes ferait consensus. Au contraire, les médecins font part d’un nombre grandissant de cas qui auraient partie liée avec l’exposition aux ondes1. En 2017, plus de 170 scientifiques et médecins du monde entier appellent à un moratoire sur la 5G, s’appuyant sur différentes études inquiétantes quant à l’effet des ondes. Allant dans le même sens, l’Association des médecins pour l’environnement vient de sortir un long numéro sur la 5G dans leur revue spécialisée Oekoskop2. La Fédération des médecins suisses elle-même, d’obédience pourtant libérale, a aussi exprimé ses inquiétudes sur le déploiement de la 5G et a insisté sur le respect du principe de précaution en attendant des études plus approfondies et indépendantes sur les impacts des ondes.

Deux types de dangers sont distingués concernant les ondes utilisées par la téléphonie mobile, deux types de dangers dont procèdent deux réglementations différentes définies par l’Ordonnance sur les rayonnements non ionisants (ORNI).

D’une part, il y a les effets dits « thermiques ». Il s’agit du réchauffement provoqué directement par les ondes sur les tissus biologiques – on peut penser au micro-onde qui chauffe les aliments. Ces risques sont bien documentés et ont amené à un premier type de réglementation : il s’agit des valeurs limites d’immissions. Les mesures sont prises à un emplacement donné : les émissions ne doivent pas dépasser des valeurs oscillant entre 36 et 61 V/m.

D’autre part, il y a des effets « athermiques », qui sont, eux, beaucoup moins connus. Ce sont principalement ceux-ci qui inquiètent le corps médical. Il s’agit des effets biologiques provoqués sur les corps à plus long terme par des rayonnements de plus faible intensité. Ces effets sont bel et bien attestés, mais leur évaluation sur la santé reste encore flottante3. Contre ces effets athermiques dont la dangerosité n’est pas encore établie, l’ORNI a fixé des valeurs limites de l’installation. Ces limites, lesquelles fixent un rayonnement maximum d’émission pour une seule installation (entre 4 et 6 V/m) ont été prises à titre de précaution : « Si le Conseil fédéral a édicté l’ORNI, c’est qu’il ne pouvait attendre que la science apporte les réponses attendues. Le principe de précaution […] exige en effet de limiter les émissions dans la mesure que permettent l’état de la technique et les conditions d’exploitation et pour autant que cela soit économiquement supportable4. »

D’un côté, il y a les conditions d’exploitation et leur coût économique. De l’autre il y a un potentiel danger sanitaire. Et comme équilibrage, le fameux principe de précaution. Ici la question dépasse très clairement la seule question scientifique. L’équilibrage est politique, le principe de précaution est à géométrie variable. Dès lors, vouloir refuser le débat, vouloir en faire une simple question d’expertise revient à dépolitiser l’enjeu, et même à perdre un peu de bon sens.

Comment est-ce que cette lutte visant à visibiliser et à politiser les souffrances des électrosensibles s’est-elle organisée contre la 5G ? Valérie évoque une « success story » tant la population semblait peu sensible à la question avant 2019. Comme la 3G, comme la 4G, la 5G semblait destinée à être mise en place silencieusement, sans débat ni contestation. Il en a pourtant été différemment.


  1. Le rapport « Téléphonie mobile et rayonnement » publié fin 2019 l’atteste lui-même : « Dans la pratique médicale, il existe des cas dans lesquels les patients attribuent de manière plausible leurs troubles à l’exposition quotidienne à un RNI [rayonnement non ionisant] élevé. » Faisant cas de nombreuses études, le rapport juge et souligne qu’à chaque fois les éléments de preuve sont soit « limités », soit « insuffisants ». Le rapport est disponible ici :
  2. Publié en allemand, la traduction en français serait en cours. Ici!
  3. Selon le site de l’administration fédérale : « Il existe donc incontestablement des effets athermiques, mais on ne sait pas comment ils se produisent. Les connaissances actuelles ne permettent pas non plus de dire si, et dans quelles conditions, ils présentent un risque pour la santé. […] L’évaluation s’avère difficile, parce qu’on ne peut pas répéter certaines expériences ou que l’on a obtenus des résultats contradictoires. Il faut donc poursuivre l’étude scientifique des effets du rayonnement de haute fréquence de faible intensité. » Ici.
  4. Ibid.

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