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Pas touche à ma multinationale !

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La dernière action d’Extinction Rébellion Fribourg fait couler beaucoup d’encre virtuelle. Le peuple s’émeut, mais plus pour les bâtiments salis que pour l’environnement détruit, plus pour les agent·es de nettoyage que pour les enfants exploités. Comment interpréter cette réaction ?

Quand les militant·es dénoncent l’écocide, les malhonnêtes regardent les taches de peinture.

Cette variante (nettement moins psychophobe) d’un proverbe bien connu semblait s’appliquer en ce week-end d’après Black Friday. Dans la nuit de jeudi à vendredi, Extinction Rébellion Fribourg a colorié plusieurs façades de bâtiments au centre-ville de la cité des Zaehringen. Le point commun entre ces bâtiments ? Tous sont occupés par des multinationales écocidaires. Banques, production et marché d’huile de palme, de café, restauration rapide ou encore industrie textile, toutes les entreprises néfastes et destructrices (ou presque) ont été exposées.

Malheureusement pour le mouvement écolo, les Fribourgeois·es tiennent à leurs multinationales presque autant qu’iels tiennent à leurs « bâtiments historiques », c’est en tout cas l’impression que donne la lecture des nombreux commentaires désapprobateurs sur les réseaux sociaux. Arrêtons-nous quelques instants sur ces réactions à chaud et essayons de décortiquer la réflexion qui y a donné naissance afin de juger si elles sont pertinentes et justifiées.

Une action vivement critiquée

Premièrement, le vandalisme. Il était évident que cette action choquerait les paisibles Fribourgeois·es par son côté très visuel et inhabituel. Et il est étonnant que le mouvement ne dise pas un mot au sujet de cette accusation, très facile à prévoir, dans son communiqué de presse. Mais le peinturlurage de bâtiments (fussent-ils historiques, nous y reviendrons) avec de la gouache peut-il vraiment être considéré comme du vandalisme ? Nous n’allons pas prendre la défense de XR, ce mouvement sait très bien le faire lui-même, mais nous pouvons quand même souligner que les « dégradations » des activistes sont sans commune mesure avec la destruction organisée, permanente et infatigable de l’environnement perpétrée par leurs cibles.

Une chose accentue encore la question du vandalisme (dans l’esprit des opposant·es) : les bâtiments ont été qualifiés d’« historiques » par la police et les médias. Et là nous avouons que nous ne voyons pas le rapport. Certes, les vieux bâtiments ont été construits à une autre époque. Et Fribourg est une ville médiévale, la concentration de vieux bâtiments y est donc très élevée, et alors ? Cela ne fait pas de tous ces bâtiments des bâtiments « historiques », encore moins des bâtiments importants, des merveilles qu’il faudrait préserver à tout prix, rien n’est éternel. Et quelle sera la valeur des bâtiments historiques lorsque les multinationales qu’ils abritent auront rendu la vie sur terre impossible pour notre espèce ? Si vous voulez notre avis, l’admiration et la protection du « patrimoine de l’histoire de notre glorieuse nation » est une préoccupation bonne pour les bourgeois·es de toute façon ! Sans compter que la peinture utilisée n’abîme pas les façades, elle est lavable à l’eau, les effets du nettoyage sont donc comparables à ceux d’une petite averse.

Les nettoyages, tiens, parlons-en ! Toutes les personnes qui ont posté des commentaires outrés se sont soudain prises d’une affection et d’une empathie toutes particulières à l’égard des pauvres travailleureuses qui ont dû nettoyer les « déprédations ». Ce n’était probablement pas le but des écolos de rajouter du travail à des personnes probablement précaires dont le travail est sans conteste pénible et ingrat, et c’est une autre maladresse que l’on peut leur reprocher avec cette action. Mais tel l’UDC qui se soucie tout d’un coup de la condition des femmes quand cela leur permet de jeter la pierre à des maris musulmans soi-disant violents, cette préoccupation inattendue nous paraît pour le moins opportuniste. Que dire des enfants et adultes exploité·es par les multinationales ciblées dans les pays pauvres ? Que dire des animaux non-humains massacrés par millions tous les jours pour les Big Mac ? Si on ne peut pas reprocher aux commentateurices fâché·es leur compassion avec les travailleureuses de la voirie, on peut en revanche se demander pourquoi cette compassion s’arrête là, juste après le bout de leur nez.

Ces quelques critiques nous semblaient importantes à relever et à discuter, les autres sont tout simplement inintéressantes et souvent complètement injustifiées : renvoi à la responsabilité individuelle, recommandation d’utiliser les moyens de pression « légaux » (pétitions, initiatives, …) ou d’aller faire des actions « là où c’est vraiment utile » (sous-entendu dans les pays où les multinationales conduisent leurs basses activités), accusations d’« incohérence » parce que les militant·es utilisent des smartphones ou les réseaux sociaux pour parler de leur action, etc., tout cela a déjà été discuté et démonté maintes fois, et celleux qui se cachent encore derrière ces excuses n’ont tout simplement aucune intention de changer la société dans laquelle iels vivent. Ils prétendent pourtant que les actions radicales et choquantes comme celles-ci « décrédibilisent » le mouvement, la cause toute entière, même.

Le mythe de la décrédibilisation

En réalité cher·ères lecteurices, concernant les luttes sociales, il n’existe pas d’action « crédible » ou « pas crédible ». Il n’existe pas d’action « crédibilisante » ou « décrédibilisante. Il n’existe que les actions qui sont à l’intérieur de la fenêtre d’Overton, et celles qui sont à l’extérieur de celle-ci. C’est-à-dire les idées, discours ou comportements qui font partie du spectre considéré comme acceptable par une certaine population à un moment donné. Comme vous pouvez vous en douter, ce spectre est loin d’être immuable et change drastiquement selon la population ou l’époque choisie. Certains droits qui nous paraissent absolument évidents, comme le droit de vote des femmes, l’assurance maladie ou encore les congés payés par exemple, n’ont fait leur entrée que très récemment au sein de la fenêtre d’Overton de notre société Suisse. Certains qui nous sont acquis (comme l’assurance maladie) ne sont même pas encore solidement établis dans d’autre pays « développés » (les USA par exemple).

Lorsque l’on s’intéresse à la défense de l’environnement, et s’y l’on se fie à ce que l’on lit sur les réseaux sociaux, faire une pétition, une marche ou une initiative sont des comportements qui font partie de la fenêtre d’Overton (à Fribourg en tous cas), mais pas lancer de la peinture sur des multinationales. On a fait le même reproche aux suffragettes ou aux noir·es américain·es ou sud-africain·es, « votre combat est noble, mais vos méthodes sont contre-productives ». Et devinez quoi ? Les suffragettes et les noir·es ont persévéré, et leurs méthodes soi-disant contre-productives ont fini par porter leurs fruits. La « décrédibilisation » est un mythe, mais ce n’en est pas moins une arme puissante à disposition de l’idéologie dominante. Il faut savoir la déconstruire.

Il n’existe donc pas d’actions « contre-productives », mais cela ne les rend pas toutes automatiquement productives pour autant. Ne faut-il pas que les actions des militant·es soient réfléchies, justifiées et proportionnées ? Vérifions ensemble celle d’Extinction Rébellion Fribourg.

L’action est réfléchie, la peinture choisie a un impact minime sur l‘environnement, elle a été utilisée en très petite quantité et elle est même facilement lavable, ce qui amoindrira la peine des victimes collatérales qui devront nettoyer (soit dit en passant, nous sommes toustes des victimes collatérales des changements climatiques donc en même temps que vous avez pitié d’elleux, ayez aussi un peu pitié de vous). De plus, un code couleur a été établi, l’action n’est pas gratuite, la couleur a un sens.

L’action est justifiée, leur communiqué de presse est en ce sens très complet et impossible à réfuter sans faire preuve de mauvaise foi ou de malhonnêteté intellectuelle. Toutes les cibles font beaucoup plus de mal que de bien à l’environnement et aux personnes qu’elles emploient.

L’action est proportionnée, quoi de mieux que de la peinture et des couleurs vives pour attirer l’attention ? Le message est clair et passe facilement, tout en ne causant aucun dégât aux précieux bâtiments historiques pour lesquels tout le monde semble s’être pris d’un intérêt irrépressible. Plus que les bâtiments, cette action entache l’image de marque des entreprises, les révèle aux yeux de toustes, et ça ne sert absolument pas à rien. Les marques misent tout sur leur image aujourd’hui, et une bonne partie du prix de vente de leurs produits (en moyenne 23% pour une paire de chaussures, par exemple1) sert à payer le marketing et l’entretien de leur image. Cela passe bien sûr par de la publicité, mais aussi du greenwashing, voire carrément le financement de fausses études scientifiques (notamment climatosceptiques) pour les entreprises les plus puissantes et les plus riches. Les marques bénéficient également souvent du soutien de certain·es consommateurices acharné·es, qui les « aiment » et qui sont prêt·es à monter au front pour les défendre en cas de besoin, et probablement que ce phénomène a joué un rôle dans l’apparition des réaction épidermiques que l’on a pu observer sur les réseaux sociaux.

Finalement, on ne peut donc pas reprocher grand-chose aux colorieureuses, si ce n’est d’avoir choqué les manant·es.

Compassion n’est pas raison

Mais en définitive, les manant·es on-iels le droit d’être choqué·es ? Ont-iels raison de réagir ? Qui sait jusqu’où iront les dégradations matérielles, après tout ? Et si l’année prochaine XR mettait le feu à des voitures de luxe ou à des restaurants de malbouffe ? Il faut les arrêter avant qu’il ne soit trop tard ! Iels sont en train de glisser le long d’une pente dangereuse et inquiétante. Une noble fin ne justifie quand-même pas tous les moyens, elle n’excuse pas la violence.

Cette réflexion est tout-à-fait compréhensible, surtout venant de gens qui ne connaissent pas bien XR, voire qui apprennent l’existence du mouvement en tombant par hasard sur une de leur publication sur les réseaux sociaux. Pourtant, elle nous est fondamentalement insupportable.

Il semblerait que les gens sont capables de s’inquiéter pour les travailleureuses qui nettoient la peinture à la suite de l’action, mais pas pour les enfants exploités dans les mines, les champs et les usines. Iels sont capables de s’inquiéter pour des bâtiments, certes vieux et plutôt jolis, quand ils ne sont même pas abîmés mais juste un peu salis, et pas pour les forêts, les glaciers, les cours d’eau et les zones humides qui disparaissent chaque jour à coup de tractopelles. Iels sont capables de s’inquiéter quand des jeunes (et moins jeunes) bravent les interdits pour faire entendre leur voix, mais pas quand les multinationales violent les lois locales et les traités internationaux juste pour faire un peu plus de fric un peu plus longtemps. Iels s’inquiètent de la « violence » de cette action, mais ignorent complètement la violence que subissent par exemple les animaux non-humains dans les élevages et les abattoirs (oui, même ceux du paysan à-côté de chez toi, la privation de liberté et la mort restent la privation de liberté et la mort même quand tu as eu « une belle vie »). Pareil pour la police, qui ouvre une enquête pour retrouver les artistes incompris·es, mais qui ne pose jamais aucune question aux cadres de Nestlé, Glencore, Monsanto et toutes les autres. Comment en arrive-t-on à ce point à inverser les priorités ? C’est à la fois fascinant et effrayant toute l’énergie que l’esprit humain est capable de déployer pour ne pas se confronter à une désagréable remise en question. Comme si ignorer suffisamment longtemps et suffisamment fort le problème allait le régler.

Les actions d’Extinction Rébellion sont nécessaires, indispensables. Le monde tel que nous le connaissons est sur le point de disparaître. Il reste probablement moins de cinquante ans à vivre à la civilisation thermo-industrielle. L’effondrement de la biodiversité et l’augmentation des températures conduira à la disparition des conditions qui permettent la vie de l’espèce humaine sur cette planète. Une catastrophe inimaginable est en train de se jouer sous nos yeux, la crise climatique est littéralement la plus grande menace que nous ayons jamais dû affronter en tant qu’espèce. Si l’on ne fait rien, nous risquons l’extinction, ce à quoi le mouvement préfère opposer la rébellion (maintenant vous savez d’où vient leur nom), que sont quelques taches de peinture à côté de l’avenir qui se dessine, à côté de la famine, la guerre et la maladie ?

La première étape du deuil

Si vous avez été choqué·e par cette action, bonne nouvelle ! Il vous reste à traverser la colère, le marchandage, la tristesse et enfin l’acceptation. Accepter qu’il est temps de changer, que notre petite vie confortable au détriment des populations non-blanches, des femmes*, des autres espèces animales et des générations futures a assez duré. Car c’est la réalité.

Ce n’est pas agréable à entendre, et se boucher les oreilles peut au premier abord paraître être une bonne solution, mais il n’en est rien. L’urgence climatique n’attend pas, le temps passé à ne rien faire est du temps perdu. Changer, s’adapter, tel a été le propre de l’être humain pendant longtemps, c’est ce qui nous a permis de survivre et de dominer le monde qui nous entoure, pour le meilleur et pour le pire. Il va nous falloir nous souvenir de cette capacité, et s’en servir, car l’alternative est la mort, l’extinction. Au Colvert du Peuple, nous préférons la rébellion.


  1. Comme indiqué sur ce flyer de la Grève du climat

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