loader image

Pierre Kropotkine : la vindicte appelée justice

Lire

Série noire, présentant de belles gueules et de beaux textes de la mouvance libertaire.
Aujourd’hui, nous vous proposons un extrait d’un texte du célèbre Pierre Kropotkine intitulé L’Organisation de la vindicte appelée justice.

Ni Dieu, ni Maitre, Ni Patron, Ni Mari.


Pierre Alexeïevitch Kropotkine (1842-1921)

Géologue, géographe, zoologiste et anthropologue, Kropotkine s’est intéressé à de nombreux domaines avant de devenir celui que l’on retiendra comme l’un des principaux théoriciens de l’anarchisme. Issu d’une famille noble et riche, et après une éducation exemplaire et privilégiée, c’est en Suisse qu’il embrasse l’anarchisme, en rejoignant en 1872 la Fédération jurassienne de la Première Internationale. Sa pensée, caractérisée par l’importance donnée à l’entraide et aux petites communautés, sera le fondement de l’écologie sociale ou du municipalisme libertaire. Parmi ses modèles et inspirations on pourra citer Proudhon, Guillaume ou encore… Bakounine. Et ses thèses seront reprises dans les années 70 par Murray Bookchin.
Le texte
L’Organisation de la vindicte appelée justice, publié en 1901 dans une brochure appelée Les Temps nouveaux, n’est de loin pas son ouvrage le plus connu, mais il résonne de manière très particulière avec l’actualité de notre pays, et de bien d’autres.

Il est disponible librement et en intégralité sur la Bibliothèque Anarchiste.


L’étude du développement des institutions amène forcément à la conclusion que l’Etat et la Justice — c’est-à-dire le juge, le tribunal, institués spécialement pour établir la justice dans la société — sont deux institutions qui, non seulement coexistent dans l’histoire, mais sont intimement liées entre elles par des liens de cause et effet.

En effet, la tribu primitive, toujours communiste, ne connaît pas de juge. Dans le sein de la tribu, entre membres de la même tribu, le vol, l’homicide, les blessures n’existent pas. L’usage suffit pour les empêcher.

Plus tard, dans la commune villageoise des premiers siècles de notre ère, les conceptions sur la justice changent. L’idée de vengeance est abandonnée peu à peu (avec beaucoup de lenteur et surtout chez les agriculteurs, mais survivant dans les bandes militaires), et celle de compensation à l’individu ou à la famille lésée se répand.

Et peu à peu, au barde, au juge invité, aux anciens qui déterminaient jadis le taux de la compensation, se substitue le juge envoyé par l’évêque, le chef de la bande militaire des conquérants, le seigneur ou le roitelet.

L’idée de punition commence à s’introduire, puis à dominer.

Et comme, dès les premiers siècles, le prêtre conclut alliance avec le seigneur, et que le prêtre lui-même est toujours un seigneur laïque, et le pape un roi, le prêtre fulmine aussi et poursuit de sa vengeance celui qui a manqué à la loi laïque imposée par le chef militaire, le seigneur, le roi, le prêtre-seigneur, le roi-pape.

Le bon sens humain, la connaissance des us et coutumes, la compréhension des hommes, ses égaux, — qui faisaient jadis les qualités des tribunaux populaires — sont déclarés inutiles, nuisibles, favorisant les mauvaises passions, les inspirations du diable, l’esprit rebelle. Le « précédent », la décision de tel juge, fait loi, et pour lui donner plus de prise sur les esprits, on va chercher le précédent dans les époques de plus en plus reculées — dans les décisions et les lois de la Rome des empereurs et de l’Empire hébraïque.

Ce court aperçu historique permet déjà d’apercevoir jusqu’à quel point l’institution pour la vengeance sociétaire, nommée Justice, et l’Etat sont deux institutions corrélatives, se supportant mutuellement, s’engendrant l’une l’autre et historiquement inséparables.
Mais il suffirait aussi d’une calme réflexion pour comprendre combien les deux sont logiquement inséparables ; combien toutes deux ont une origine commune dans un même cercle d’idées sur l’autorité veillant à la sécurité de la société et exerçant vengeance sur ceux qui rompent les précédents établis — la Loi.

Nous vivons aujourd’hui dans une époque où une révision complète se fait de toutes les bases, de toutes les idées fondamentales sur lesquelles repose la société moderne. Nous qualifions de vol ou d’usurpation légalisée les droits de propriété sur le sol et le capital social ; nous nions ces droits. Nous qualifions de monopoles, constitués par une Mafia gouvernante, les droits acquis par les sociétés d’actionnaires des chemins de fer, de gaz, etc. Nous qualifions d’usurpateurs nos gouvernants puissamment organisés pour nous tenir sous leur tutelle. Et nous qualifions de brigands les Etats qui se ruent les uns sur les autres avec des buts de conquête.

Le juge amène avec lui l’Etat, et quiconque voudra étudier dans l’histoire la croissance des Etats verra quelle part immense, fondamentale, primordiale le juge a jouée dans la constitution de l’Etat centralisé moderne.

Continuant notre critique, nous découvrirons sans doute que toute punition légale est une vengeance légalisée, rendue obligatoire ; et nous nous demanderons si la vengeance est nécessaire. Sert-elle à maintenir les coutumes sociables ? Empêche-t-elle la petite minorité de gens enclins à les violer d’agir à l’encontre des coutumes ? En proclamant le devoir de la vengeance, ne sert-elle pas à maintenir dans la société précisément les coutumes antisociables ? Et quand nous nous demanderons si le système de punitions légales, avec la police, le faux témoin, le mouchard, l’éducation criminelle en prison, le maniaque du code et le reste, ne sert pas à déverser dans la société un flot de perversité intellectuelle et morale, bien plus dangereux que les actes antisociables des « criminels » — quand nous nous serons seulement posé cette question et aurons cherché la réponse dans l’étude de l’actualité, nous verrons tout de suite qu’il ne peut y avoir d’hésitation sur la réponse à donner. Nous rejetterons alors le système de punitions, comme nous aurons rejeté les codes.

[Le lecteur] verra que l’arbitrage par un tiers, choisi par les parties en litige, serait amplement suffisant dans l’immense majorité des cas. Il comprendra que la non-intervention de ceux qui assistent à une bagarre, ou à un conflit qui se prépare, est simplement une mauvaise habitude que nous avons acquise depuis que nous avons le juge, la police, le prêtre et l’Etat, — et que l’intervention active des amis et des voisins empêcherait déjà une immense majorité de conflits brutaux.
Il comprendra aussi que se donner une police, des gendarmes, des bourreaux, des gardes-chiourmes et des juges, seulement pour opérer la vengeance légale sur cette petite minorité de gens qui rompent les coutumes sociables ou deviennent agressifs, au lieu de veiller tous pour soi et pour chacun à empêcher l’agression ou à en réparer les torts ; qu’agir de cette façon est aussi irraisonnable et antiéconomique que de laisser le soin de diriger l’industrie à des patrons, au lieu de se grouper entre soi pour satisfaire ses besoins.

Tout comme ils chercheront et trouveront le moyen de satisfaire leurs besoins sans patrons, ils sauront trouver les moyens (déjà amplement indiqués) d’augmenter la sociabilité humaine et d’empêcher les êtres trop emportés ou antisociables par nature (existent-ils seulement ?) d’être un danger pour la société.

L’organisation de la vengeance sociétaire sous le nom de Justice est corrélative dans l’histoire avec la phase Etat. Logiquement aussi, elle en est inséparable. Le juge implique l’Etat centralisé, jacobin ; et l’Etat implique le juge nommé spécialement pour exercer la vengeance légale sur ceux qui se rendent coupables d’actes antisociaux.

Elle sert à maintenir dans la société l’idée de vengeance obligatoire, érigée en vertu.

Le mal excède en tout cas le bien que la justice est supposée accomplir par la menace de punition. Une société qui trouverait antiéconomique et sociétairement nuisible la présente organisation de la vie économique livrée au patron capitaliste, découvrirait certainement aussi que livrer le développement des sentiments sociables à une organisation de vengeance judiciaire est aussi antiéconomique et antilibertaire. Elle comprendrait que le Code n’est qu’une cristallisation, une divinisation de coutumes et de conceptions appartenant à un passé que tous les socialistes répudient. Elle saurait se passer de l’institution judiciaire.
Elle trouverait les moyens de s’en passer dans l’arbitrage volontaire, dans les liens plus serrés qui surgiraient entre tous les citoyens et les puissants moyens éducatifs dont disposerait une société qui n’abandonnerait pas le soin de son hygiène morale au gendarme.



Série noire, présentant de belles gueules et de beaux textes de la mouvance libertaire.

voir série
  1. Bakounine : Dieu et l’État
  2. Louise Michel, la Communarde
  3. Pierre Kropotkine : la vindicte appelée justice

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.