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En marche ou grève!

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Le 15 novembre dernier, le personnel de Smood Fribourg est entré en grève, suivant ainsi l’exemple de plusieurs autres villes romandes. Les raisons, les mêmes partout, se dessinent sur fond d’abus et d’exploitation. Les conditions de travail extrêmement difficiles et le refus de dialogue opposé par la direction de l’entreprise figurent au premier plan.


Le 2 novembre, c’était Yverdon qui avait lancé la danse, les hostilités peut-on dire. Ensuite tout s’est enchaîné. Neuchâtel, Nyon, Sion, Martigny, Lausanne, Fribourg et finalement Genève. C’est une mobilisation d’envergure pour notre petit pays obéissant. Mardi 16 novembre, des délégué.e.s de toutes les villes touchées se sont réuni.e.s et ont donné une conférence de presse pour faire entendre leur voix. Plus que des voix, des cris. En substance, dénoncer leurs conditions de travail : salaires misérables, anomalies dans le décompte des heures, frais personnels trop élevés, manque cruel de transparence de l’employeur, pénalités au moindre retard, etc. Soutenu.e.s par le syndicat UNIA, iels défendent leurs droits, leur dignité en imposant un rapport de force. Par la grève. Par la rue aussi. 

Les témoignages s’enchaînent. Dans la presse on peut lire leurs mots remplis d’indignation et de dépit. En filigrane, c’est tout un modèle économique qui est pointé du doigt : celui de l’ubérisation du travail. L’émergence du smartphone et donc de l’accès à tout en tout temps a fait germer une idée dans des petites têtes d’entrepreneurs. Celle de plateformes destinées à mettre en relation des client.e.s et des prestataires. Pour faciliter et accélérer encore plus la consommation. Pour pousser plus loin la marchandisation néolibérale de tous les pans de la vie, jusqu’au trajet entre le McDo et notre domicile. Et pour asseoir ainsi d’une nouvelle manière le système capitaliste. Ce phénomène qu’on a qualifié d’« ubérisation » s’est développé jusqu’à faire son apparition en 2017 dans le dictionnaire. Le Robert en parle en des termes très élogieux comme d’un modèle économique innovant, basé sur le numérique. Mais cela ne nous dit rien ni de son fonctionnement ni de ses travers. J’essayerai d’en dessiner les contours, succinctement. Les témoignages de grévistes, avec leur vécu, leur réalité crue, donneront ensuite de la consistance à ces théories piochées dans des bouquins, des études sociologiques et des travaux universitaires. 

Quand je tape « ubérisation, définition simple » sur Internet (oui, parfois je demande à Google de me prendre par la main), il me répond cela : 

« Il s’agit de la remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plateformes de réservation sur Internet ». Simple… Mouais. Essayons avec un exemple, celui d’Uber. Les taxis sont remplacés par cette application qui propose des trajets à des prix super bas. Comment ce tour de passe-passe est-il possible ? Déjà ces entreprises ne sont pas rentables. Uber perd des milliards. Mais chaque année le fossé se réduit. Et des actionnaires continuent à investir, jouent avec leurs millions, y croient, ce qui permet de maintenir une activité. S’agissant de son fonctionnement, cette plateforme met en relation des particuliers qui s’inventent chauffeur.euse.s et des client.e.s qui ont besoin d’un trajet. Elles n’engagent donc pas de salarié.e.s, les travailleur.euse.s revêtant une casquette d’ « indépendant.e.s ». 

Pour les usagèr.e.s, c’est le capitalisme de la flemme qui se développe avec les applications de livraison. Ce diktat du « restez sur votre canapé et consommez plus, encore plus, toujours plus ». Un jour les livreur.euse.s entreront dans les salles à manger pour déballer les plats et nouer une serviette autour du cou d’humain.e.s amorphes. Qui sait, peut-être qu’iels leur tendront même la fourchette ? Et hop, un petit pourboire pour laver la conscience.

De l’autre côté, pour les entreprises qui détiennent ces plateformes, c’est une aubaine. Avec leur rôle d’intermédiaire entre prestataires et client.e.s et non d’employeur.euse.s, pas besoin de payer de salaires à proprement parler, ni de charges sociales, ni de fournir les actifs, les outils de travail. La voiture qui permet les livraisons, c’est au particulier de l’acquérir. L’habit de travail, pareil. Le lavage et repassage, pour leur pomme. En gros, Uber, Airbnb ou Smood (pour citer les exemples les plus connus) sont juste détenteurs de l’algorithme. Mais c’est un « juste » qui leur confère beaucoup. 

Pour les travailleur.euse.s, il y avait les promesses. On leur a promis un statut de quasi-indépendant, de « micro-entrepreneur ». Donc de l’autonomie, de la liberté, la gestion de leur temps, de leur revenu. On a fait miroiter une économie innovante et collaborative. 

L’entreprise Smood en est un parfait exemple. Son credo : livraison de repas n’importe où, n’importe quand. Sur leur site on peut lire : « Smood propose à ses livreurs un métier en pleine expansion, qui vous permettra de gérer de façon autonome votre activité. Plusieurs avantages s’offrent à vous :

  • Souplesse des horaires
  • Augmentation de vos revenus ». 

Ça donne envie non ? On dirait bien que c’est du win-win. Mais les grèves actuelles en Suisse et les multiples protestations ailleurs prouvent qu’il y a un revers à la médaille. La réalité n’est pas aussi rose et émancipatrice que Smood et ses semblables veulent bien le laisser entendre. 

Le premier problème est né avec l’expansion de cette économie de plateforme, Uber en première ligne, qui a fait craindre un trou dans le système de sécurité sociale. Car si pas d’employeur alors pas de charges sociales à payer de leur côté. Ce phénomène a été ou tend à être endigué un peu partout avec des « présomptions de salariat », des requalifications en salarié.e.s ou reconnaissance d’un statut intermédiaire. Souvent par le truchement d’actions judiciaires ou d’action syndicale. À Genève par exemple, Unia a mis une telle pression sur les autorités qu’elles ont rendu obligatoire pour des plateformes comme Uber ou Smood de salarier leurs employé.e.s. 

Mais le plus gros désenchantement se trouve du côté, déjà précaire, des travailleur.euse.s. Les avantages du statut d’indépendants, ils n’y ont pas droit. Hé Ho, déjà qu’on vous donne du travail, vous allez pas en plus vous plaindre, soyez reconnaissant.e.s (Emmanuel Macron avait osé quelque chose comme “c’est quand même mieux que de dealer… Horreur1“). Sur le terrain, on constate que ces travailleur.euse.s sont pour la plupart des particulier.ère.s souvent non-qualifié.e.s. Iels assument les risques liés à leur activité mais ne bénéficient pas (ou de très peu) d’autonomie dans l’organisation de ladite activité contrairement à un.e indépendant.e. En effet, il ne leur est pas possible d’avoir leur propre clientèle, les prix sont fixés par la plateforme et cette dernière ainsi que le consommateur contrôlent, surveillent et évaluent la prestation. Il y a donc une dépendance extrême à l’égard de ces plateformes qui leur fournit du travail d’une main et les instrumentalise, les exploite de l’autre. Cette sortie du salariat par le bas participe à l’émergence de formes renouvelées, voire exacerbées, de sujétion des travailleur.euse.s et ce à l’écart des régulations actuelles du monde du travail. 

Mercredi 17 novembre, au marché de Fribourg, quelques grévistes sont là pour expliquer leur combat. En cette période électorale, des politicien.ne.s gravitent dans les environs, essayant coûte que coûte de grappiller quelques miettes, quelques voix. Taisant bien évidemment le fait que dans cette histoire, iels ont leur part de responsabilité.

Les mots du personnel abusé et désabusé de Smood sont saisissants par leur teneur injuste, rabaissante. Une longue fresque, très éloquente, vient illustrer leur propos (images ci-dessous). La liste des irrégularités (le mot est si faible) n’en finit pas. Il y a celui qui nous dit avoir travaillé de 12h à 16h puis de 18h à 22h en un jour, mais n’avoir été payé que pour 4 heures. L’autre qui explique que les plages horaires pour les shifts des jours à suivre sont transmises à 4 heures du matin et qu’il faut donc se lever à cette heure pour être sûr d’avoir du travail. Le salaire horaire est misérable. 19.- et seulement 2.- pour le véhicule selon les dires d’un gréviste rencontré. Selon une évaluation réalisée par Unia (qualifiée de prudente), il se situerait plutôt à 15.40 francs de l’heure en prenant en compte la sous-évaluation des frais personnels. Et ce ne sont que les heures “effectives” de travail qui sont rémunérées. Les livreureuses se rendent disponibles à certaines plages horaires mais c’est lorsqu’iels acceptent une commande sur l’application que débute le comptage des heures. La précarité ronge la plupart de ces travailleureuses avant même le début de leur engagement. Et il ne faut pas compter sur Smood pour alléger ce poids aux dires d’un gréviste : “Une fois, on était le 8 et on n’avait toujours pas reçu nos salaires, alors qu’on les reçoit normalement le 5. J’ai appelé les supérieurs, mais ils ne sont jamais disponibles, ils s’en foutent de nos problèmes. Ça arrive que notre supérieur de Fribourg parte pendant un mois, sans prévenir”.

L’entreprise contrôle, surveille et punit. Dès qu’il y a un retard, que ce soit dû au restaurant ou à la circulation, les livreureuses reçoivent des pénalités. Il y en a un qui nous révèle même qu’avant de commencer à travailler, iels doivent se prendre en photo. Si celle-ci n’est pas « réussie », 10 francs de retenue. Les livreureuses sont géolocalisés pendant leur temps de travail et apparemment, ça ne s’arrête pas là : “Une fois j’étais en congé à Neuch avec ma copine, et je recevais des messages de mes supérieurs qui observaient ma localisation. C’est vraiment n’importe quoi, j’ai l’impression qu’ils nous suivent et qu’ils nous localisent même quand on travaille pas “. On apprend que sur les 22 de Smood à Fribourg, 11 ont récemment démissionné, 10 sont en grève. Mais cela n’a pas fait broncher Smood qui a riposté en engageant 9 personnes en 2 semaines. 

Les conditions de travail offertes par ces applications sont catastrophiques. Un peu partout, des initiatives pour lutter contre cette forme d’exploitation émergent et on ne peut que se réjouir de les voir débarquer en Suisse. Et pour le meilleur : Smood a annoncé quelques améliorations lundi dans un communiqué de presse. Mais le combat continue. Force à vous, grévistes!

  1. https://www.youtube.com/watch?v=2ZWZF0jRslk

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