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Un nouvel abattoir pour Saint-Aubin

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Jeudi 2 novembre, dans la soirée, la salle principale du château de Saint-Aubin est pleine à craquer. On est dans les 200 personnes. Au programme : un débat sur le plus grand abattoir de Suisse que Micarna prévoit de construire à Saint-Aubin, en prévision de la fermeture de celui de Courtepin. Débattent face au public : un conseiller d’Etat, un salarié de Micarna, responsable de la construction de l’abattoir, un militant écolo habitant le village et une députée broyarde verte. Personne ne parle au nom des poules ce soir-là. Retour sur quelques enjeux du dossier et sur le débat.


Courtepin épicentre de la « transformation »

Personne n’ignore l’importance de la paysannerie et de l’agroalimentaire dans le canton de Fribourg, mais tout le monde ne connaît pas l’abattoir de Micarna à Courtepin. Spécialisé dans la « volaille de chair », il a été construit dans les années 60 par Migros pour démocratiser l’accès à ce type de viande. Aujourd’hui 500 personnes y travaillent, et sur les 500 « éleveur·euses » qui livrent leurs poules à Micarna, 175 viennent du canton. C’est donc une pièce importante dans le système agroalimentaire fribourgeois.

Sur un tableau Excel, tout abattoir porte un chiffre, variable selon les bonnes et les mauvaises années. Celui de Courtepin oscille autour des 34 millions – le nombre de poules qui y ont été tuées en 2022. Difficile pour quiconque qui n’y a jamais mis les pieds de s’imaginer le tableau, le chiffre est démesuré. Difficile de nier la déshumanisation, l’absence de pitié que nécessite pareille industrialisation, pareille « intelligence », pour la mort. Celles et ceux qui refuseront d’adopter la perspective des poules pourront au moins se mettre à la place de celles et ceux qui travaillent à Courtepin – travailleur·euse·s qui elle·eux non plus n’étaient pas représenté·es dans le débat à Saint-Aubin.

iD’ailleurs on ne rappelle pas assez le lien généalogique fort qui existe entre la condition ouvrière et l’abattoir. C’est en effet là-bas, dans sa réalité mortifère et violente, qu’a été pensée l’extrême rationalisation du travail.  On était alors dans les années 1860-1870 et le capital américain inventait dans les abattoirs de Chicago un moyen pour aller plus vite, et pour gagner beaucoup plus d’argent : le travail à la chaîne. Plus tard, Henry Ford s’en inspirera pour ses voitures, avant que ce travail à la chaîne ne soit appliqué dans tout le monde industriel. Chicago, là où tout a commencé… S’il fallait se représenter le cœur de la machine capitaliste, ce serait un abattoir.

Chicago, 1906

Mais revenons à Courtepin et à ce « fleuron » (c’est nous, pour l’ironie) de la « transformation de volaille » (c’est eux, pour camoufler la réalité). Un chiffre peut encore nous renseigner sur le concentré de mort qu’on a organisé en un seul lieu : dans toute la Suisse, c’est 84 millions d’animaux que l’on abat pour manger, dont 80 millions de poules. Courtepin c’est donc près de la moitié des poules tuées dans tout le pays – et pas loin non plus de la moitié de tous les animaux tués pour la viande.

Aux yeux de Micarna, il y a pourtant un problème dans cet abattoir… Non pas le nombre ni la manière (rappelons que les jeunes poules ont deux, trois mois au moment où on les électrifie à Courtepin – mieux vaudrait-il naître poule de ponte, où la durée de vie est bien plus « longue » : 18 mois – avant d’être asphyxiée? pas sûr lorsqu’on s’intéresse aux conditions de vie d’une poule pondeuse…). Pas non plus le sombre souvenir de Chicago – ça, Migros doit s’en taper comme nous du nouveau modèle de voiture électrique sorti chez Mercedes. Ni le marché – les courbes sont en hausse, « ça monte ça monte » ! on mange en Suisse de plus en plus de poules, « miam » ! Non, le problème serait la vétusté de l’abattoir, qui date des années soixante – et l’impossibilité d’assainir l’abattoir sans interrompre sa chaîne de « transformation ». Il faut aussi dire – et Migros est plus discret sur ce sujet – que les habitudes alimentaires ont changé et qu’il faut adapter l’abattoir pour « produire » moins de poulet entier congelé et pour « produire » plus de « pièces détachées de poulet » (cette formule-ci on vous avoue l’avoir inventée, mais nul doute que si elle n’a pas encore été utilisée, l’expression sortira un jour…)

Quand le Canton offre sa barbichette à la Migros

Migros cherche-t-il un terrain dans le Canton ? Ça tombe bien, on en a un pour elle. 

Rappelons-nous : en 2017, il avait été proclamé que le Canton passerait au 21ème siècle. Désormais il mènera une politique foncière active. Fini les pudeurs catho-conservatrices au moment de délier les cordons de la bourse. Le Conseil d’Etat rachetait pour 20 millions de francs deux terrains à Elanco, dont un à Saint-Aubin. Le terrain est historique (il appartenait à Ciba-Geigy devenu plus tard Novartis) et vaste : 100 hectares en zone agricole et 27 en zone industrielle. Deux ans plus tard, un hub naissait sur les vieilles cendres du centre de recherche en santé animale : le campus AgriCo (Swiss Campus for Agri and Food Innovation), un pôle de recherche dans l’agroalimentaire. Des dizaines de millions de CHF sont investis par l’Etat – on dit qu’à l’avenir plus de 1500 emplois pourraient être créés.

On ne sait pas quand est-ce que Migros, principal employeur privé du canton, a touché un mot au Conseil d’Etat. En tout cas, celui-ci propose de vendre une partie du terrain d’AgriCo à la Migros pour que le géant orange déplace son abattoir – et reste dans le canton. La chose passe comme une lettre à la poste devant le Grand Conseil en décembre 2020 (9,5 hectares pour 21 millions), seules six voix s’y opposent. L’argument selon lequel la « transformation de volaille » XXL ne fait pas partie du futur n’est pas entendu. Ni le mécontentement des Broyard·es à qui on avait promis des emplois à haute valeur ajoutée pour ce terrain industriel. Aussi dépassé et mortifère que cela soit, optimiser la mise à mort dans un abattoir constitue encore une « innovation » dans l’espace public.

Depuis, les résistances ont été locales, principalement organisées par Greenpeace et EcoTransition La Broye,une association fondée pour s’opposer à cet abattoir. Une pétition est signée par plus de 3600 personnes et envoyée au Conseil d’Etat, des recours sont adressés – rien n’y fait. Le plan d’aménagement cantonal est validé en septembre 2023 et la vente du terrain le 5 octobre. 

Aujourd’hui, Migros détient donc son terrain pour ce méga-abattoir. Ne reste comme obstacle plus que la mise à l’enquête du bâtiment qui se fera au printemps. La mise en service de l’abattoir est prévue pour 2028. D’ici là on se demande combien d’argent sera investi par Migros et les autres acteurs de la branche pour promouvoir la consommation de viande. Et d’ailleurs, qui leur en voudrait ? La logique marchande est imperturbable : après que le canton et la Migros ont tant investi dans un abattoir, il va bien falloir le rentabiliser…

Dessin proposé par Greenpeace qui a fait un travail remarquable contre ce nouvel abattoir, voir ici.

Cette soirée-là (à Saint-Aubin)

Formellement il s’agissait d’un débat : d’un côté, le conseiller d’Etat Jean-François Steiert et le responsable du projet Lutz von Strauss ; de l’autre côté, Alaric Kohler, co-fondateur d’EcoTransition La Broye et Tina Raetzo, députée verte broyarde. Débat pourtant au contexte ambigu puisqu’il intervenait une fois que les décisions principales avaient déjà été prises. Pour les défenseur·euses du projet, l’enjeu de la soirée semblait surtout consister à apaiser les habitant·es en rogne contre leurs autorités.

Le débat prit deux dimensions différentes. Longtemps le débat s’est concentré sur les avantages et les inconvénients du projet pour les habitant·es de Saint-Aubin. Très vite, il est apparu que la liste des seconds excédait les premiers : probable baisse de la valeur vénale des terrains aux alentours, augmentation du trafic, potentielles odeurs désagréables, risques de pollution et la difficulté à pourvoir les besoins importants en eau de l’abattoir. Steiert l’a d’ailleurs admis à demi-mot : au fond il s’agissait d’un petit sacrifice qu’on demandait à la commune, au nom du « bien commun » et des intérêts supérieurs de l’économie du canton. Ce n’était d’ailleurs pas un hasard si le syndic de Saint-Aubin était assis à côté du directeur de la promotion économique du canton.

Et puis de temps-en-temps émergeait une autre ligne d’opposition, plus idéologique, consistant à remettre en question le projet non pas du fait de ses trop nombreux inconvénients pour le village, mais pour ses conséquences sur le vivant, sur la biosphère, sur la pollution engendrée et sur notre avenir. Au fond ce projet daterait du siècle passé, ne tenant compte ni de la nécessité de baisser notre consommation de viande, ni de celle de penser plus local et plus décentralisé. 

Cette deuxième ligne d’opposition fut objectivement peu débattue directement. A l’évidence, si certaines personnes venues assister au débat pouvaient être convaincues par les premiers arguments – au contraire elles étaient beaucoup moins sensibles aux arguments écologistes. Alaric Kohler et Tina Raetzo firent alors preuve de beaucoup d’ingéniosité pour tenter d’avancer d’une manière équilibrée sur les deux lignes. 

Quant au modérateur, François Mauron, rédacteur en chef de la Liberté, il fit son possible pour que la discussion ne devienne pas « philosophique » (mot qu’il répéta à de nombreuses reprises) – en somme il fallait parler « emplois », « attractivité », rester concret quand on parlait de « pollution » ou d’« environnement » – mais la question plus large de savoir quel monde on voulait demain, et de déduire de cette vision le bienfait ou non de construire un nouvel abattoir à Saint-Aubin – ça non, c’était « philosophique », il ne voulait pas. Étrange (ou parfaitement symptomatique) qu’un journaliste décide d’évacuer la question de la finalité politique pour rester au plus près d’une logique binaire de chiffres, de risques mesurés et d’emplois.

C’est lorsque le public put poser ses questions que cette deuxième ligne d’opposition idéologique se montra à nu – la dernière question prise fut posée par une militante écologiste qui eut l’intelligence de poser sa question aux deux personnes qui combattaient le projet. Pourquoi ne pas dire la vérité ? Pourquoi ne pas assumer une position idéologique forte, la seule qui fasse sens à l’heure actuelle, d’un point de vue scientifique ? Pourquoi ne pas dire que près de la moitié des humains habitent dans des contextes qui les rendent très vulnérables au changement climatique ? La question était quelque peu rhétorique. Alaric Kohler tint à formuler une réponse – avant de s’interrompre, à son tour submergé par l’émotion, et de demander au public de se renseigner sur le réchauffement climatique et de lire les résumés faits par le GIEC.

S’il y eut une absence, ce fut bien celle de la mort. Non pas le problème des odeurs, de la pollution, de l’émission de gaz à effet de serre ou du fourrage importé – mais celui des animaux que l’on exploite et que l’on tue. Personne n’aborda le sujet, personne ne parla au nom des poules. La logique des chiffes, des tableaux Excel qui ne fait que peser entre coûts et bénéfices : il faudra un jour que l’on trouve une manière d’en sortir et de faire des choix par humanité, par conviction morale, par sens de la responsabilité politique. 

Cela aurait été quelque chose comme la troisième ligne d’opposition – sans doute la plus périlleuse à évoquer mais à tous les coups la plus éclairante sur l’état de notre monde, la plus fondamentale. Elle ne fut pas évoquée. Il ne fallait pas que le spectre de Chicago vienne hanter la salle du château.

3 Comments

  1. Merci pour cet excellent compte-rendu critique de l’événement, j’y retrouve une image fidèle de ce qui s’est joué, également « entre les lignes ».
    Le fait que le terrain soit vendu désormais n’a rien de définitif, il y a probablement une clause de rachat par le Canton si la mise en activité ne se fait pas dans un délai de quelques années. La lutte continue…

  2. Merci pour ce compte-rendu intéressant.

    La formule d’un débat équilibré a permis de remplir la salle avec un public hétéroclite.
    Les promoteurs de cet abattoir faisaient jusqu’ici passer les jalons du projet sans faire trop de bruit.
    Mais en faisant passer le sujet à la RTS, dans Le Temps, 120″ et autres médias, cette soirée a eu le mérite d’informer nos concitoyens sur les intentions de Micarna et de l’Etat.

    François Mauron était le seul maître de la modération du débat et n’a effectivement que très peu abordé la mort des animaux.

    Pierre, vous ne pouvez pas dire que « personne ne parla des poules cette soirée-là ».

    Certes, le discours introductif d’avant-débat était un peu longuet et l’orateur un peu tendu de n’avoir bouclé son texte que quelques heures avant le débat, mais voici un extrait pour rappel:
    « Aujourd’hui, l’exploitation des animaux est toujours légale.
    Est-ce pour autant souhaitable de vouloir financer l’innovation agro-alimentaire du site AgriCo avec l’argent fait sur le dos de la souffrance animale ?
    Appelera-t-on les Saint-Aubinois les Poulets au lieu des Pruneaux ?
    Le porte-parole du groupe Migros accuse notre association « de ne pas tenir compte de la réalité du terrain »
    Pourtant la réalité du terrain est bel et bien la décapitation massive de dizaines de millions de poussins âgés de moins de 40 jours engraissés au fourrage importé.
    Imaginez un enfant de 5 ans pesant près de 150kg. »

    Il faut avouer que beaucoup défendent les intérêts écologiques régionaux, et combattent les nuisances directes sur le confort du village. Mais la motivation des membres d’EcoTransition – La Broye est aussi pour beaucoup d’entre eux la défense des animaux.

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