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Gravier, glaciers et… eau potable

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L’histoire du gravier est étroitement liée à celle de l’eau. Formés durant la dernière période glaciaire, les principaux gisements se situent aux mêmes endroits que nos plus importantes réserves d’eau potable. Alors forcément ça coince à quelque part, entre notre envie d’exploiter du gravier – pour continuer à produire du béton – et la nécessité de préserver les ressources en eau.



Remontons 100’000 ans en arrière. Nous sommes alors au début de la dernière glaciation appelée Würm. Les glaciers commencent leur expansion sur le territoire suisse à partir des Alpes et des Préalpes: les langues glaciaires s’avancent un peu plus chaque année sur le plateau, emportant avec elles des milliers de roches qu’elles arrachent aux montagnes ou qui se sont éboulées sur elles. A leur front, l’eau qui s’écoule dans les plaines et les vallées charrie quantités de sédiments. Des couches et des couches de matériaux polis par le travail de l’eau s’accumulent. Certaines vallées se remplissent presque entièrement de ce gravier, comme l’ancienne vallée de la Hofmatt (Singine) ou celle de la Tuffière (Sarine). Les glaciers, poursuivant leur lente course, finissent par recouvrir les graviers précédemment déposés, en y déposant une couche de moraine, argileuse et imperméable.

Ailleurs, plus en amont, au sortir des montagnes, là où la poussée des glaciers est très importante, le poids et la pression de centaines de mètres de glace creuse les vallées. Quand elle rencontre une roche plus dure qui résiste à son passage, la masse du glacier en vient à creuser très profondément, à « surcreuser » des bassins en amont et en aval de ces points de résistance où là aussi des graviers s’accumulent. C’est le cas par exemple à Granvillard (Gruyère) autour des roches des Cressets1.


Avançons maintenant de quelques milliers d’années. A partir de 20’000 ans avant aujourd’hui, le climat commence à se réchauffer et les glaciers qui occupaient alors presque tout le territoire suisse se mettent à fondre et à se retirer. Lors du retrait, les cours d’eau gonflés par la fonte glaciaire charrient à nouveau des matériaux (sables et graviers de retrait) qu’ils déposent sur la couche de moraine. Et les grands bassins surcreusés libérés par les glaces se comblent de sédiments (argiles, sables et graviers).

Une quinzaine de milliers d’années plus tard, nos sociétés reposent sur l’exploitation de ces petits cailloux (qu’on appelle sable ou gravier selon leur taille), notamment pour faire du béton, composé à 80 % de sable et de gravier. Après avoir exploité, en moins de cent ans, la plupart des dépôts de sables et graviers de retrait faciles d’accès que l’on trouvait à peu près partout à faible profondeur (15 – 20 m), on s’est mis à creuser plus profondément, sous la couche de moraine argileuse pour atteindre les trésors de graviers formés au début de la dernière glaciation. Dans le canton de Fribourg, les anciennes vallées de la Hofmatt et de la Tuffière2 ou les remplissages des bassins surcreusés comme ceux de Grandvillard, pour ne citer qu’eux, représentent d’importants réservoirs de gravier.

Les gisements de gravier, des systèmes naturels de filtration d’eau


Pourtant cela ne va pas sans poser de problèmes. Aujourd’hui encore, le gravier est lié aux mouvements de l’eau : formés d’éléments disparates espacés entre eux, les sous-sols qui contiennent du gravier sont perméables et ont la capacité de contenir de l’eau. Ils officient comme des éponges. Sur des kilomètres, l’eau infiltrée s’accumule, traverse à son rythme ces sous-sols, et refait surface plus loin… filtrée et nettoyée au point d’être potable sans traitement nécessaire. Autrement dit, les graviers permettent la formation de nappes phréatiques au sein desquelles notre eau potable s’écoule naturellement. Les gisements de graviers sont donc souvent aussi des réservoirs d’eau indispensables.


Et plus l’aquifère est grand, plus ses capacités à filtrer et à contenir de l’eau sont grandes. A titre d’exemple, l’aquifère de la Tuffière alimente un des principaux captages du canton de Fribourg avec un débit de 9850 l./min., et fournit en eau potable plusieurs communes de l’agglomération de Fribourg. Son alimentation provient en partie du lac de la Gruyère, dont les eaux empruntent une ancienne vallée aujourd’hui comblée de graviers. L’eau du lac de la Gruyère pénètre cette vallée et s’y écoule
sur environ 5 kilomètres avant de ressortir 9 mois plus tard, là où se situent les points de captage.

Aquifère en roche meubles
(aquifère composé de gravier)

L’avis d’un géologue sur le PSEM. Eau potable et extraction de gravier, incompatibles ?


Il y a donc deux usages à ces couches sédimentaires, il y a un équilibrage à faire, comme on dit en politique politicienne. D’un côté, l’ouverture de nouvelles gravières pour quelque décennies. De l’autre, l’exploitation durable de robinets naturels où coule une eau potable. Or le Plan Sectoriel pour l’Exploitation des Matériaux (PSEM) est actuellement en train d’être révisé, et il semble avoir favorisé le camp de l’extraction.


Pour Luc Braillard, spécialiste en géologie du Quaternaire, en géomorphologie et bon connaisseur du paysage fribourgeois, les grands aquifères alimentant les dix captages stratégiques du canton (35% de son alimentation en eau potable) devraient être protégés et leurs aires d’alimentation retirées des secteurs pouvant être exploités. « Même si les aires d’alimentation de ces captages ne sont pas encore formellement définies, les connaissances hydrogéologiques actuelles sont suffisantes pour retirer plusieurs sites d’extraction de graviers proposés dans le PSEM. » Sur les dix aquifères en question, deux comportent plusieurs zones définies comme zones prioritaires à exploiter au sein de leurs aires d’alimentation : celui de la Hofmatt et celui de la Tuffière. Or, selon le géologue, les gravières représentent un risque de pollution des eaux souterraines et ont pour conséquence une baisse de la capacité filtrante des aquifères. Autrement dit, elles peuvent avoir des conséquences négatives à la fois sur la qualité et la quantité des réserves d’eau potable. Il n’est d’ailleurs pas le seul à penser ça : quatre propriétaires et consortiums de distribution d’eau potable3 ont également fait opposition au PSEM pour des raisons similaires.


Prenons la question de la qualité d’abord. Le risque de pollution des eaux souterraines peut survenir lors de la phase d’exploitation et lors de la phase de comblement d’une gravière. Lors de l’exploitation, le risque est faible, les engins de chantier disposant d’équipements pour éviter des fuites non désirées d’huile ou de carburant. Lors du comblement, les enjeux sont un poil plus complexes. Normalement, une fois l’extraction terminée, les trous laissés par les gravières sont remplis avec des « matériaux d’excavation propres », c’est-à-dire principalement des terres excavées lors de chantiers, qui n’ont pas été travaillées ou modifiées.
Ça, c’est ce qui est écrit dans la loi. Dans les faits, et c’est ce qui inquiète Luc Braillard, des cas de gravières rebouchées avec des matériaux pollués existent dans le canton. Il y eu, par d’exemple, en 1995 l’ancienne gravière d’En Chavaille rebouchée en partie avec des déchets ménagers ou, en 2003, les 70’000 m3 de boues du Lötschberg polluées au chrome 6 entreposées dans la décharge située sur l’ancienne gravière de la Tuffière. Ce genre de pratique n’a pas été observée ces dernières années et il se peut qu’elles n’aient plus court chez les exploitants. Mais on peut difficilement prédire quelle sera la situation dans 25 ans, lorsque les gravières définies en zones prioritaires auront été vidées de leur contenu. Une surveillance des gravières par le canton, aujourd’hui littéralement inexistante, pourrait toutefois gentiment se mettre en place dans les prochaines années (suite à la motion Kubski Kolly acceptée au Grand conseil fribourgeois le 18 décembre 2024).


Vient ensuite la question de la quantité d’eau qui alimente un aquifère. De ce point de vue-là, l’extraction de gravier est considérée par l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP)comme une des causes menaçant la capacité des aquifères à se renouveler (Instructions pratiques pour la protection des eaux souterraines, 2004). Comme on l’a dit plus haut, le gravier est un matériau poreux et filtrant. Or dans le cas d’une gravière, on l’enlève et on le remplace par des matériaux d’excavation propres « le plus souvent moins perméables que les matériaux extraits ». Dans ces conditions, « le comblement peut réduire l’alimentation des nappes d’eaux souterraines et limiter leur aération ». Les directives de l’OFEFP recommandent dès lors de « limiter la surface des exploitations ».


Quand on ouvre une gravière – d’autant plus quand on le fait sur un grand aquifère, on ne creuse pas dans un sol inerte et sans intérêt, mais on modifie irréversiblement un système naturel produit par le temps et les forces géologiques. L’eau potable qu’il fournit est un « service » inestimable, gratuit et vital pour la collectivité. Peut-être que les risques que l’exploitation de nouvelles gravières dans les zones d’alimentation fait peser sur ces aquifères sont rationnellement faibles. Mais il semble plus raisonnable encore de soutenir et mettre en pratique des alternatives dès aujourd’hui (en diminuant notre consommation de béton et en privilégiant par exemple des granulats recyclés ou concassés pour sa fabrication) plutôt que de se retrouver dans quarante, soixante ou huitante ans, confronté·e·s aux mêmes problèmes avec beaucoup moins de gravier à exploiter, des trous (comblés) en plus dans nos aquifères, et des eaux (possiblement) polluées.

  1. La profondeur du bassin surcreusé en amont des roches des Cressets est d’au moins 67 m en amont et d’au moins 138 m en aval.
  2. L’origine fluviatile ou glaciaire de ces anciennes vallées n’est pas encore bien déterminée. Mais les rivières (ou les glaciers) n’ayant pas repris leurs chemins initiaux, ces vallées sont restées comblées à la fin de la dernière glaciation.
  3. Consortium des Eaux du Graboz, CEFREN, Eau de Fribourg et EauSud.

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