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Les services publics en plateau ! Après quatre émissions d’une twitch-tentative

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Alors que nous tournerons ce dimanche 9 novembre notre cinquième émission de « Sans peur et sans PAFE » sur Twitch, il nous semblait bon de revenir à l’écrit pour faire un mini bilan et partager quelques réflexions – sur le PAFE et les services publics, mais aussi sur ce que permet un média comme Twitch.


« Sans peur et sans PAFE », c’est une émission que l’on organise un dimanche soir sur deux – vous pouvez la regarder gratuitement en direct sur twitch (ici), en replay sur youtube (ici), ou venir sur le lieu où l’on tourne l’émission, puisqu’elle se fait en public. Le concept est simple : on choisit un service public par émission et on invite des personnes pour venir parler de leur travail, des difficultés qu’elles rencontrent et des conséquences qu’aurait le PAFE pour elles. Elle est parfois suivie d’une deuxième partie, variable selon nos forces : émission plus fun, interview d’un politicien, etc.

On le rappelle, le Plan d’Assainissement des Finances de l’Etat (PAFE), c’est un plan qui vise à « améliorer » le budget cantonal d’environ 400 millions sur 3 ans en réduisant les dépenses (70%) et en augmentant les rentrées d’argent (30%). Conçu par le Conseil d’Etat, défendu par une droite unie au Grand Conseil, le PAFE fait l’objet d’un référendum – lancé par le parti socialiste et soutenu par la gauche et les syndicats. Si suffisamment de signatures sont récoltées, on devrait voter là-dessus au printemps 2026.

Problèmes de dépenses ou baisse de la fiscalité ?

La première émission était introductive – et proposait un autre cadre de lecture que la rengaine habituelle selon laquelle l’Etat serait mal géré et dépenserait trop. Pour le député socialiste Simon Zurich « les finances du canton doivent être assainies parce qu’elles ne sont plus saines, et elles ne sont plus saine parce qu’on a coupé dans les recettes ». Et c’est un fait : les récentes baisses d’impôt ont baissé les rentrées fiscales de 150 millions de francs par année. Il n’y aurait pas besoin d’aller chercher plus loin selon lui.

Si une part importante du PAFE porte sur les salarié·es de l’Etat (passage des paliers reporté, indexation des salaires à l’inflation repoussée, etc.), Christian Luisier, président du Syndicat des services publics (SSP), a rappelé que les mesures touchaient aussi les plus précarisé·es. Citons pêle-mêle : la limitation du soutien financier pour les crèches et l’accueil extrafamilial (plus de 2 millions – tous les chiffres qui suivent sont calculés sur 3 ans), la baisse des bourses d’études (675’000), l’augmentation de la facturation en EMS (plus de 7 millions), l’augmentation du prix de pension des prisonniers (745’000), la baisse des subventions pour les institutions spécialisées (plus de 3 millions), la réduction des projets en lien avec la promotion de la santé (plus de 400’000), ou encore l’augmentation des frais pour les élèves fribourgeois à besoins éducatifs particuliers (150’000), etc. La liste est longue, il y a presque une centaine de mesures, le Conseil d’Etat ayant tapé un peu partout où il pouvait.

Et ce n’est qu’un début, comme l’a rappelé récemment sur notre plateau Thomas Gremaud, président du PS fribourgeois. Ce sont des « mesurettes ». En effet, il est prévu qu’une fois le PAFE passé, le Conseil d’Etat et le camp bourgeois proposent des mesures structurelles pour baisser durablement et en profondeur les dépenses de l’état. Ce qui pend au nez du canton : suppression des postes de fonctionnaires, baisse des salaires, salaires au mérite (???). Parmi les mesures évoquées, il y a également l’idée de refondre la loi sur les subventions et de baisser les subventions. Ce qui est grave selon Gremaud, puisque le canton de Fribourg a comme particularité de beaucoup se reposer sur le travail d’associations externes à qui l’Etat donne des mandats – et qui reçoivent en retour des subventions, comme Banc public, le Tremplin, la Tuile, etc.

Quel imaginaire des services publics ?

Pourtant il nous semble que réduire la question de ces coupes budgétaires (qui menacent tous azimuts : aux échelles fédérales, cantonales, bientôt communales – et à l’international aussi) à des questions de chiffres, c’est refuser une bataille importante en acceptant d’avance un imaginaire devenu hégémonique : travailler au service public ce serait comme travailler dans n’importe quelle entreprise, et les conditions de travail devraient être celles du marché – d’ailleurs, ils se la coulent douce les fonctionnaires. Vivement moins d’Etat.

D’où l’objectif de notre émission : renverser cet imaginaire en proposant une plongée dans ces métiers qui sont vitaux au fonctionnement de notre société, et mieux comprendre comment l’injonction à la rentabilité (pour l’hôpital par exemple) et la pression sur les dépenses publiques non seulement dégradent les prestations pour nous tous et toutes qui en bénéficions, mais abîment le sens qu’y trouvent les salarié·es de l’Etat (infirmières, ASSC, enseignant à tout âge, éduc, psychomot’, logo, travailleur social, cantonnier, chauffeur de bus, etc.). Est-ce qu’au prétexte qu’un nombre croissant de jobs dans le privé sont déshumanisés, stressants et parfois absurdes, on devrait également pourrir ceux qui relèvent du public ?

L’état réel du service public : EMS et hosto en galère

Les émissions deux et trois ont porté sur l’EMS et sur l’hôpital public. On ne retranscrira pas dans le détail ce qu’il s’y est dit – on pourrait résumer la chose de la sorte : le personnel est sous l’eau. S. qui travaille dans un EMS du canton estime que l’équipe où elle travaille est en sous-effectif plus d’un jour sur deux (ce qui veut dire, par exemple, de devoir accélérer les toilettes du matin et le faire pas comme il le faudrait). A l’HFR, le taux d’absentéisme est monté entre 2023 et 2024 de 6,6 à 7,4%. Ces réalités reflètent un engrenage vicieux où le travail est de plus en plus stressant et complexe, où la dimension humaine n’est plus mise au centre et il perd de son sens.

Ces engrenages vicieux – ils ont parfois un nom. A l’EMS, c’est le système RAI qui fait la pluie et le beau temps – soit un classement de la lourdeur des cas des résident·es. D’un côté, ce que l’on pourrait qualifier de codage du réel : tous les 9 mois, le personnel soignant décrit très spécifiquement ce que nécessite le résident selon différents critères. De l’autre côté, le classement indique le montant que va pouvoir faire facturer l’EMS et la dotation en personnel dans chaque service.

En théorie, on peut trouve le système plutôt intéressant puisqu’il s’agit de faire correspondre les coûts réels et la facturation. En pratique pourtant, c’est évident, le système est utilisé pour limer au maximum les frais. Et là le système devient pervers. D’abord, il fait comme si tout était mesurable – or il y a des choses qui ne le sont pas (en particulier nous explique S. les cas psy sont difficiles à faire entrer dans le système). Ensuite, il ne prend pas en compte tout l’aspect humain, social et les besoins propres de chaque résident qui ne relèvent pas de soin à proprement parlé. Aux oubliettes de la comptabilité ces « à côtés », ces moments d’échange – qui font non seulement que le résident se sent écouté, estimé, mais qui valorisent également le personne soignant. Mentionnons encore une troisième conséquence : le système exige des EMS une grande flexibilité – puisque lorsqu’un·e patient·e polymorbide décède est est remplacé par une personne âgée en bonne santé, les dotations en personnel doivent baisser rapidement. Et qui dit flexiblité, dit CDD et travail précarisé.

A l’hôpital public également, on a affaire à un « encodage » du réel, qui indique ensuite le montant qui devra être remboursé par l’assurance. En ambulatoire, selon le système TARMED (qui va bientôt changer!) : une radio du pied donne droit à tel montant, une coloscopie à tel montant, etc. – et quelque soit le ou la patient·e. Là aussi : le réel est lissé et réduit à un geste technique, le côté humain n’est pas pris en compte. Et il y a pire puisque les institutions publiques sont en concurrence avec des institutions privées avec une tarification identique. Ce qui pose des problèmes insolubles, puisque les coûts dans le public (qui ont la mission de devoir accueillir tout le monde, en tout temps – ce qui nécessite donc nécessairement des moments de creux, c’est-à-dire du personnel et des équipements qui ne sont pas utilisés en flux tendu) ne sont pas ceux du privé (où l’institution choisit quand elle ouvre, peut être à flux tendu presque tout le temps, et même sélectionner les cas les plus « simples »).

Le PAFE prévoit par exemple de réduire son financement de l’HFR et du Réseau fribourgeois de santé mentale de 5 millions. Couper dans les dépenses publics et limiter mettre sous pression les EMS et l’HFR ? On sait désormais ce que cela va impliquer concrètement : augmenter le nombre de toilettes chaque matin en EMS, réduire le nombre de douches pour les résident·es, réduire les moments d’échange humains entre les patients et les soignants, imposer une cadence au travail qui stigmatise les travailleurs et travailleuses qui sont plus lent·es et met à mal l’entraide entre collègues… En écoutant des personnes travaillant en EMS et à l’HFR on réalise à quel point les décisions économiques prises par la politique impacte directement les conditions de travail et les prestations du service public.

PAFE sur l’écologie

Dans notre troisième émission, on s’est intéressé aux mesures du PAFE qui concernent l’écologie. Lorsqu’on les cumule, c’est pas moins de 53 millions de francs qui sont amputés à divers projets liés à la biodiversité ou à la lutte contre le dérèglement climatique – soit plus 10% du PAFE. Un chiffre énorme, disproportionné par rapport aux dépenses cantonales effectives lié à l’écologie, et qui symbolise bien ce PAFE : une absence de vision politique pour l’avenir.

Pour Marc Vonlanthen, président de Pro Natura Fribourg, ces coupes sont d’autant plus graves que la situation est extrêmement préoccupante et que le canton verse très peu d’argent pour l’écologie et la protection du Vivant. Il pointe du doigt notamment le choix de ne pas compenser la baisse de l’aide fédérale pour l’agriculture (14 millions sur 3 ans) : de l’argent qui rémunère les bonnes pratiques paysannes et finance les réseaux écologiques en milieu agricole (permettant à certaines espèces de se déplacer, de se reproduire, etc.). Il rappelle aussi que même du point de vue d’un calcul économique totalement cynique, ces coupes s’inscrivent dans une représentation économique biaisée. On sait en effet que l’inaction sur le plan du climat et de la biodiversité vont coûter sur le long-terme bien plus cher.

A noter enfin que le canton prévoit aussi de diminuer ses subventions au transport public (12 millions sur 3 ans), et que cela aurait un impact direct, comme l’a annoncé l’agglo – il y a aura des bus en moins.

La suite !

Qu’est-ce qu’on va bien faire sur Twitch ? A l’été, quand on se lance dans le projet, on ne sait pas bien. Aujourd’hui encore, on n’est sûr de rien : le travail que cela demande est important, et les « vues » que l’on fait sont relativement faibles. Faut dire que l’on partait de presque 0. Et que y’a toute une logique de visibilisation sur les réseaux sociaux qui est chronophage, que l’on connaît encore mal.

S’il y a de la fatigue, en revanche, on est toujours convaincu par l’idée de départ, et la plateforme nous semble adéquate pour le faire : avoir toutes ces personnes qui parlent de leur travail comme si elles étaient dans notre salon. Pouvoir leur poser les questions que l’on veut. Et construire émission après émission une réflexion collective et bienveillante là-dessus. Leur montrer aussi une forme de solidarité – le service public, quelque part, c’est nous!

Pour l’instant, on a prévu encore trois émissions (9 novembre, 23 novembre et 7 décembre). Puis on tirera un nouveau un bilan. La prochaine émission, c’est donc ce dimanche. Avertissement, ce sont de vraies héroïnes qui seront avec nous – elles travaillent au service de l’enfance et de la jeunesse (SEJ) ou elles interviennent auprès des jeunes, vous verrez ça va être passionnant.

D’ailleurs, on est toujours à la recherche de personnes qui voudraient donner un coup de main ! Si tu t’en sens le désir, contacte-nous sur Insta ou par mailredaction@lecolvertdupeuple.ch 🙂

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