Ce dimanche un nouveau parti a fait son entrée au Conseil général de la ville de Fribourg en obtenant sept sièges. Situé à la gauche de la gauche, il se nomme DAS·WAS et rassemble une cinquantaine de personnes issues des milieux associatifs et militants. Son entrée en politique s’est faite largement au détriment des Vert-es, ces derniers ayant perdu 10 sièges par rapport à 2021, soit quasiment la moitié.
Ne nous méprenons pas. Il est bien question de politique institutionnelle, avec toutes les limites qu’elle comporte. A commencer par la représentativité : on rappelle que pour ces élections communales, seul·es 43.5 % des électeur·ices ont voté en ville de Fribourg1. On sait aussi que ce sont toujours un peu les mêmes profils qui participent aux institutions politiques, ce à quoi DAS·WAS n’échappe pas vraiment. Même si plus jeune en moyenne que les autres partis et comportant une majorité de femmes et minorités de genre, le groupe est relativement homogène en termes de capital socio-culturel, et la plupart de ses membres ont un haut degré de formation. Il faut prendre en considération également que la marge de manœuvre au sein des institutions communales est restreinte. Il y a bien sûr le cadre légal ainsi que la lenteur propre à la politique institutionnelle. En plus, le Conseil général (législatif), par rapport au Conseil communal (exécutif) dans lequel DAS·WAS ne se trouve pas, ne dispose que d’assez peu de pouvoir. Quatre outils sont à sa disposition : la proposition, le postulat, la demande et la question. En résumé, les membres du Conseil général ont principalement le pouvoir de demander au Conseil communal « d’étudier un problème déterminé et de [leur] présenter un rapport ». Iels ne disposent pas de la motion (comme c’est le cas au niveau des parlements cantonaux et fédéraux), proposition impliquant que l’exécutif élabore et présente un projet de loi ou de décret. Cela dit, ce n’est pas forcément une mauvaise chose que DAS·WAS ne se trouve pas au Conseil communal, cela lui permettra de conserver des positions plus radicales et lui évitera de subir le grand écart entre convictions et devoir de collégialité.
C’est important d’avoir ça en tête, mais tout aussi important de savoir que des choses non négligeables peuvent être réalisées à l’échelle d’une ville, à l’exemple de ce qui a été fait à Vevey ces dernières années (on y reviendra en fin d’article) : établir une politique foncière active qui permette de réduire les inégalités en termes de logement, mettre à disposition un local pour les associations, établir un plan directeur communal (qui détermine les règles selon lesquelles les diverses parcelles, publiques et privées, pourront être utilisées), favoriser l’intégration et l’inclusion au travers de la bibliothèque municipale, supprimer l’affichage publicitaire, diminuer la place des voitures, végétaliser, informer les habitant·es des aides financières dont iels peuvent bénéficier, distribuer des tout-ménages afin de les informer sur les projets en cours, etc.
L’entrée de DAS·WAS au Conseil général fait aussi ressurgir espoirs et questions : serait-il possible de faire de la politique institutionnelle autrement (plus axées sur la conflictualité que sur lecompromis, en ne se laissant pas engluer dans une certaine respectabilité politique) ? Pourrait-il y avoir un meilleur lien entre la politique de la ville et la population ? Une plus grande participation de cette dernière à la vie politique ou, déjà, une meilleure écoute – on pense ici notamment aux parties de la population qui ne sentent pas du tout concernées ? Sur DAS·WAS même, quelques questions restent ouvertes. Durant sa très courte campagne, la formation n’est pas parvenue à indiquer clairement quelles mesures concrètes iels aimeraient défendre s’iels obtenaient des sièges, ni sur quels sujets le parti souhaiterait se démarquer par rapport aux autres partis de gauche. La stratégie du parti n’est pas encore claire non plus : est-ce que l’idée est de devenir majoritaire à la ville ? D’obtenir des sièges à l’exécutif aux prochaines votations communales ? De se présenter aux cantonales au mois de novembre ? DAS·WAS s’étant constitué en deux mois seulement, les réponses à ces questions apparaîtront certainement au cours de la législature à venir.
Plus fondamentalement DAS·WAS soulève une vieille question : est-il stratégique pour la gauche radicale d’investir les institutions politiques ? N’est-elle pas condamnée à s’y faire phagocyter et à y perdre une partie (la plus intéressante) de son âme ? Peut-être qu’en ces temps où la vague brune répand ses éclaboussures ici et là, on a plutôt intérêt à répondre par la positive : difficile d’imaginer meilleur rempart à l’extrême droite qu’une gauche véritablement porteuse d’espoir.
Si on en revient au niveau communal, l’expérience du parti décroissance alternatives (da.) à la ville de Vevey lors de la dernière législature (2021-2026) semble plutôt ambivalente. Pour rappel, le parti avait suscité la surprise en 2021 en obtenant deux sièges (sur sept) à la Municipalité (équivalent au Conseil communal à Fribourg) et vingt-trois sièges (sur cent) au Conseil communal (équivalent au Conseil général à Fribourg). La situation semblait tout à fait favorable étant donné que la gauche était alors majoritaire dans les deux chambres. Le journal Moins ! en a tenté un bilan dans son dernier numéro. Si le verdict de la rue n’est pas terrible (sur treize habitant·es interrogées au hasard, une seule se dit satisfaite de la dernière législature), parmi les membres de da. à l’exécutif et au législatif, il en ressort un sentiment mitigé. D’un côté il y a l’impression qu’une énergie considérable est mise pour de petites victoires et des choses qui mettront encore des années à se concrétiser si tout va bien. L’exercice a aussi généré pas mal de tensions, chez les élu·es, entre la volonté de rester au plus proche de leurs valeurs et l’obligation de devoir accepter des compromis politiques, mais aussi au sein du parti, entre les personnes qui siégeaient et la base. D’un autre côté, il y a la conviction d’être parvenu·es à proposer une vraie alternative, que l’expérience en vaut le coup et que des choses importantes ont pu être réalisées (principalement en termes d’aménagement urbain et de politique foncière). A noter que lors des élections de ce dimanche, da. a perdu trois sièges au Conseil communal, et conservera au maximum un siège à la Municipalité. Figure importante du parti, le syndic Yvan Luccarini a renoncé à rester dans la course après son mauvais score.
En tous les cas bravo à DAS·WAS pour leur résultat ce dimanche et courage à elleux pour ce qui va suivre ! Nous leur souhaitons d’apprendre plein de choses et espérons que cette expérience permette de nouvelles configurations politiques et amène de nouveaux leviers d’action.

