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Chérir le béton déjà en place et renverser son hégémonie. Podcast sous les pavés avec Alia Bengana

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Dans ce deuxième épisode du podcast Sous les Pavés (le premier est ici!), on a rencontré Alia Bengana, architecte suisso-franco-algérienne et figure de l’opposition au tout-béton. On parle avidité pour le béton armé, (im)possibilités de le décarboner et avenir de l’architecture. C’est pavé contre béton, c’est du lourd!


En ce début de troisième millénaire, nous nous réveillons avec une terrible gueule de bois : l'anthropocène a bel et bien commencé, la sixième extinction de masse est en marche et la surexploitation du sable engendre des dégâts écologiques irréversibles. 

Le bâtiment représente à lui seul 40% des émanations de CO2 de l’humanité, entre ses matériaux, la construction, le chauffage, la climatisation et l’entretien. Nous, architectes, ingénieurs et tous les acteurs du bâtiment, pouvons agir sur presque la moitié du problème du réchauffement climatique. 

Ne tournons pas autour du pot, il n’y a pas d’autre solution que de consommer beaucoup moins de béton. Il faut arrêter le tout-béton, le surdosage, le surdimensionnement, l’utilisation systématique par simple paresse. Le béton est une matière précieuse, à utiliser avec parcimonie où elle est réellement nécessaire. 

C’est par ces mots qu’Alia Bengana termine sa longue et excellente enquête publiée chez Heidi.news sur le béton. On est en 2021 et le béton et la construction (re)deviennent des sujets politiques. Quelques mois auparavant, les 600 soldats de la police vaudoise, protégés en tenue anti-émeute, soutenus par des engins militaires, envahissaient la Colline du Mormont. Le projet d’Holcim d’étendre sa carrière pour fabriquer du béton était contesté, une ZAD avait fleuri – et la loi protégeait le cimentier contre les zadistes.

Plus tard, en 2024, avec son époux journaliste Claude Baechtold et l’illustrateur et architecte Antoine Maréchal, Alia Bengana publie une BD sur l’enfer de cette matière issue de la bétonnière – énorme machine réchauffer le climat (il est immédiatement responsable de 8 % des émissions de gaz à effet de serre), vorace en ressources naturelles (il est constitué à 70-80 % de sable et de gravier) et à la vie plutôt éphémère tel qu’on l’emploie aujourd’hui.

Version audio

Introduction : le béton armé et les problèmes qu’il engendre
Le politisation « malgré elle » d’Alia Bengana 6:33
Architecte : un métier qui change ! 9:22
Résistances au béton 12:21
Un béton moins carboné ET d’autres alternatives : le futur est hybride 21:34
Que peut faire la politique ?Avant tout : stopper le cycle démolition-reconstruction ! 28:11

(podcast enregistré mi-mars 2025)

Retranscription sélective

Architectes en cours de politisation…

J’étais une architecte avec une pratique assez classique. J’avais un bureau à Paris, et puis j’ai pris conscience de tous ces problèmes du béton armé, et de cet attachement que j’avais moi-même à cette matière. Mon envie d’écrire est née avec ce sujet-là, je n’avais jamais vraiment écrit avant mais je commençais à être un peu insatisfaite dans ma pratique. Je trouvais qu’il y avait beaucoup de choses qui manquaient de sens dans mon travail au quotidien et je me suis rendue compte que mes ami·es, mes collègues proches n’étaient souvent pas au courant de tous ces problèmes. Qu’on utilisait quand même toujours le béton avec amour et un peu par défaut sans connaître ce qui se cachait derrière, sans voir comme on dit en anglais l’éléphant dans dans la pièce. Et donc j’ai commencé par la vulgarisation. C’est-à-dire qu’en fait, j’ai eu envie d’amener ce sujet à un public plus large. 

Le métier d’architecte est en train de changer, c’est certain. Et il ne change pas uniquement parce qu’on veut réintégrer des matériaux anciens ou parce qu’on compte le carbone alors qu’avant on n’en avait rien à faire du carbone, non, c’est un changement global. Et c’est ce qui est assez passionnant en ce moment. Il y a quand même un grand espace pour réinventer son métier. Aujourd’hui par exemple, si vous interrogez des étudiant·es qui sortent de l’EPFL ou d’autres écoles, vous en avez pleins qui ne veulent pas construire. C’est très emblématique du changement dans lequel on se trouve.

Encore récemment, l’écologie, en tout cas en architecture, était vraiment regardée par le prisme de l’énergie : il fallait isoler pour consommer moins. Or il y avait tout un pan de la question, tel que « Avec quoi on va le faire ? » qui n’était pas pris en compte. Je viens d’une génération pour qui l’architecture, c’était avant tout l’espace et la forme. Aujourd’hui, certes l’espace est très important, et la forme, le « comment dire ? », l’est aussi, mais ça n’est plus une fin en soi : on a des questions beaucoup plus politiques. Le choix d’un matériau ou d’un autre, c’est politique. Le fait de se battre pour ne pas démolir ou pour transformer, c’est politique. Aussi le fait même de vouloir travailler localement, parce qu’on a envie de faire en sorte que le budget qu’on a, que le maître d’ouvrage va investir, soit redistribué localement, c’est politique. Ce sont toutes sortes de choses qui, dans le début de ma pratique, n’existaient pas, ou peu.

Résistances / enrayer la bétonnière

Au début du 20e siècle, le béton n’était pas du tout considéré comme un matériau chic. C’était une matière grise, moche, beaucoup moins noble que la pierre. Si on va regarder les premiers bâtiments entièrement en béton armé, dans les coffrages étaient intégrés des modèles nature pour donner l’impression en façade que c’était des pierres taillées. Dans l’histoire de l’architecture, ce sont des choses un peu récurrentes : par exemple aujourd’hui, on a envie de construire avec d’autres matières, du local, moins transformé mais on reste encore très marqué par l’esthétique moderniste. On va dessiner un bâtiment en terre crue comme s’il était en béton, alors qu’il faudrait protéger la matière car la terre demande plus d’attention, plus de protection aux intempéries. 

Il y a eu un moment dans l’histoire de l’architecture où il n’y avait plus de résistance contre le béton car les principes d’architecture ont été définis en adéquation même avec cette matière. Les principes définis par Le Corbusier sont en adéquation totale avec la matière béton donc il y a eu une espèce de cohérence qui s’est construite. Par ailleurs, le succès qu’a eu ce matériau est tout à fait compréhensible : il est local, liquide, facile à mettre en œuvre et permet de faire ce qu’on veut. Surtout, il permet de se libérer de la matière, c’est-à-dire qu’avant on pensait carrière-pierre-extraction-module, « comment je vais monter ça ? » et puis on s’est mis à un moment à se dire « ah bah non, je dessine ce que je veux, de toute façon, je pourrais toujours faire un coffrage, couler, mettre des fers, faire des porte-à-faux et faire des choses incroyables », comme la Maison sur la cascade de Frank Loyd Wright, le Guggenheim et toutes sortes d’infrastructures incroyables. 

La résistance au béton a donc existé au départ, puis elle a disparu à cause de cette adéquation, puis maintenant on commence un peu à questionner cette omniprésence. La résistance existe mais il y a toute une industrie, tout un système de production, de l’extraction de la matière jusqu’à sa mise en œuvre qui est en place, et qui n’est pas chère. Donc local +pas cher, ça fait une combinaison très difficile à détrôner. En plus de ça, toutes sortes de métiers qui existaient, comme les métiers de tailleurs de pierres, de maçons etc. ont aussi, non pas disparu, mais existent de moins en moins, et ont été remplacés – et je ne veux pas du tout dénigrer les travailleurs du béton – plutôt par des métiers assez interchangeables au sein d’un chantier. Et ça fait que toute la structure de l’organisation des savoirs s’est simplifiée, avec toute une ligne de production imbattable. Changer ça, ça demande des efforts colossaux à tous les niveaux.

Produire, produire, diversifier, produire, produire

Les cimentiers vendent des sacs de ciment. Donc ils ont intérêt à continuer à vendre des sacs de ciment, et n’ont pas intérêt à en vendre moins. Mais quand même, ils se rendent compte qu’il va falloir se diversifier, et donc qu’ils pourraientpasser de vendre un sac à vendre des solutions. Un exemple : quand vous coulez un plancher – aujourd’hui le béton employé en très grande quantité, c’est dans les planchers – vous allez faire un plancher plein. Avant, même dans Fribourg vous pouvez l’observer dans les sols, les plafonds ou des planchers, on avait des structures hybrides, par exemple des petites poutres en métal. Et depuis quelques années, on s’est mis à faire de plus en plus de planchers en béton coulé et en plus de ça, l’épaisseur a augmenté avec les normes. Il y a encore 30 ou 40 ans, on en faisait 14 cm et maintenant on fait 26 cm. Donc comme ça coûte pas cher, on coule beaucoup de matière, on coule des surfaces en béton. Si on veut, on pourrait très bien imaginer une solution technique – et il y a déjà un chercheur qui le fait – en faisant un plancher très évidé et ça, ça demande une réflexion sur la forme, en voûte par exemple. Pour ça, ce chercheur travaille avec Holcim et un autrechercheur de l’EPFZ. Et Holcim pourrait alors plutôt vendre des solutions comme ça. 

Mais je vois mal comment aujourd’hui des cimentiers comme Holcim peuvent communiquer sur une baisse des volumes. Les actions augmentent, le chiffre d’affaires augmente, on n’est pas du tout dans une espèce de baisse des volumes. Ilsvont se diversifier parce qu’ils savent qu’il faut qu’ils le fassent, mais aujourd’hui, ils sont sur cette fin de la comète où ils profitent encore du fait qu’on construit encore comme avant, et qu’on a donc besoin de beaucoup de volumes.

Solutions techniques, solutions politiques, solutions sociales ?

En Suisse, si on regarde les volumes de matières minérales, le gravier, ciment, etc., à peu près la moitié de toute cette matière va pour les nouveaux bâtiments et l’autre moitié pour les infrastructures. Dans ce qui part pour les infrastructures, ça va majoritairement pour entretenir ce qui est en place. Se battre contre la construction de nouvelles routes, c’est une relation de cause à effet directe sur la quantité de matière extraite. Ensuite – et il y a une politicienne, Mathilde Marendaz, qui travaille là-dessus – faire en sorte que les démolitions ne deviennent pas systématiques, ça a une influence directe sur la matière extraite. 

Je pense que les solutions qui ont le plus d’effet sont les décisions politiques, simplement l’appareil politique est lent.D’ailleurs, la Suisse est assez en retard sur ce qu’on appelle le mix matériel.

Ensuite, il y a les normes. Pour le moment, Genève est le seul canton qui est en train de mettre en place un seuil carbone. En gros, l’architecture, la construction, vont être de plus en plus liées à des chiffres. Je ne vois pas tellement comment on peut faire autrement, on va de plus en plus calculer le carbone, l’énergie grise, faire des écobilans. À Genève, quand vous déposez une mise à l’enquête, vous devez montrer dans votre écobilan que vous ne dépassez pas 250-300 kg équivalentCO2 par mètre carré. Si par exemple vous faites un bâtiment tout en béton isolé en polystyrène, ce seuil-là, vous l’avez explosé et donc vous ne pouvez pas faire votre mise en route et il faut que vous réfléchissiez à un mix matériel.  Je ne dis pas que c’est une fin en soi mais c’est un des outils. La France l’a mis en place depuis 2 ans à l’échelle nationale et il y a un peu une sorte de laboratoire du carbone où on peut déjà regarder ce qui marche, ce qui ne marche pas comme ils vont sûrement essuyer les plâtres de cette réglementation.

Un autre levier, c’est les camions. Aujourd’hui, il y a des camions de plus en plus lourds qui sillonnent les routes et c’est parce que ce sont des camions aussi lourds qui sillonnent les routes que les routes sont endommagées aussi rapidement, et qu’il faut les entretenir autant. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on ouvre des carrières pas uniquement pour construire des logements, on ouvre des carrières pour entretenir des routes qui sont endommagées par des camions qui sont chargésde toutes sortes de marchandises dont nous n’avons pas besoin.

En tant que citoyen·ne, ce serait super de faire une nouvelle votation en Suisse qui remette sur le tapis cette histoire des camions, parce que ça a un lien vraiment direct avec la quantité de matière qu’on qu’on absorbe et qu’on réinjecte chaque année. Une voiture, ça abîme une route 10’000 fois moins qu’un camion de 30 tonnes. Il y a tout un pan de la matière engagée qui ne sera pas du tout impactée par le fait qu’on va mettre plus de bois, plus de matériaux [biosourcés], de matériaux de réemploi dans la construction. Là, c’est vraiment des questions d’aménagement du territoire et de décisions sur comment on utilise les routes.

Aujourd’hui, la majorité des choses qui se construisent se construisent en béton. Certes local, mais tout en béton, c’est-à-dire façade et tout le reste, que ce soit des logements de luxe ou des logements un peu plus sociaux. C’est la majorité, on peut pas le nier, c’est comme ça. En Suisse et dans beaucoup de pays d’Europe, on est encore dans un cycle démolition-reconstruction. C’est deux choses qui demandent à être enrayées. En fait, à mon avis, la question de la démolition doit même venir avant, c’est-à-dire : arrêter de démolir, chérir le béton qui est déjà là. En France d’ailleurs, il y a toutes sortes de grands ensembles où il y a des des groupes en train de se battre pour maintenir ces grands ensembles. Il faut qu’on change de regard sur ces bâtiments-là : ils demandent à être rénovés, transformés mais sûrement pas être démolis. On met dans un espèce de grand paquet mal vivre-construction rapide-drogue-délinquance-immigration dès qu’on pense aux grands ensembles, mais il y a aussi des gens qui sont content·es de vivre là et qui veulent qu’on améliore leur qualité de vie, les infrastructures, les réseaux de bus. Qu’on rénove et surtout pas qu’on les déloge et qu’on aille démolir ce béton-là pour couler du béton ailleurs. Elle est là l’urgence pour moi.

On a quand même déjà beaucoup construit en Europe. On a beaucoup changé de modes de vie, donc on a un gros potentiel de bureaux qui ne sont pas utilisés et qui ne demandent qu’à être transformés. 

Ce que j’aime à l’école d’ingénieurs et d’architecture de Fribourg (HEIA), c’est qu’elle est très engagée sur ces questions-là. Un axe notamment : la transformation. La rendre désirable aux étudiant·es, c’est-à-dire leur dire « transformer, c’est bien, vous êtes architectes et ça fait partie de notre métier, c’est pas moins bien que construire du neuf ». [Avec les modes de vie et d’habitat], la transformation est un axe important de recherche et de transmission pour les étudiant·es en cours, pour leur dire que ce métier va encore exister, qu’il y a d’autres manières de faire, et qu’iels ont un grand espace de réinvention.

Est-ce qu’il y a vraiment deux architectures ?

Il y a celle mainstream, pas chère, parce qu’aujourd’hui, ce sont surtout des régies, des gros promoteurs qui construisent, et là, ils sont vraiment drivés par le profit et donc la matière arrive vraiment après. Mais il y a quand même des exemples qui font un peu école. La Suisse est quand même connue, en Europe, pour cette histoire des coopératives. C’est un peu un fleuron suisse de montrer que c’est possible de se mettre d’accord, de monter ensemble un projet de bâtiment, qui est également un projet de vie et une manière de vivre. Il y a de plus en plus de coopératives qui montrent aussi qu’on peut construire autrement. Il y a le bureau atba à Genève avec la coopérative Equilibre, et Zurich, pendant longtemps, a produit beaucoup de coopératives très intéressantes au niveau spatial. À Zurich peut-être encore pas mal avec la manière un peu mainstream de construire, mais je vois quand même dans ces exemples-là des pistes, des modèles de vie et de personnes qui ont envie de s’impliquer aussi dans la manière, dans la matière du lieu où ils vont vivre, que ce soit en transformant l’existant ou en surélevant. 

Là où il y a plein de tours en béton, démolition puis reconstruction versus rénovation, en termes de coûts, c’est très souvent moins cher. Et justement, c’est là où la question des seuils carbone pourrait être un levier. Si rien n’est légiféré, tout n’est que question de coûts, alors que si on tient compte des émissions d’énergie grise, alors entre rénover ou démolir pour reconstruire, y a pas photo. 

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