Après les manifs à Lausanne, celle de Genève début octobre et celle du 11 octobre à Berne (on en a parlé ici), une manif en soutien à la Palestine était organisée à Sion le samedi 1er novembre. Dans un contexte où le récit des autorités valaisannes, en dépit des faits, a largement circulé, remettant une pièce dans la machine discursive sur les « casseurs », on a reçu cet autre récit d’un militant de Fribourg qui y était. Il correspond bien à ce que l’on y a vécu de notre côté.
Samedi 1er novembre, je suis parti en train depuis Fribourg avec deux amis pour la manif’ pro-palestinienne organisée à Sion. Une manifestation autorisée ? non ; mais légitime ? évidemment. On est entre potes et c’est sur ce trajet que l’un de nous fait une blague avec le jeu de mot bancal qui sert de titre à ce texte. L’ambiance est passablement décontractée, mais tout de même un peu tendue après ce qui s’est passé à Berne avec la répression policière.
Arrivés à Sion avec presque une heure de retard, c’est un peu le choc quand on voit les quelques centaines de personnes présentes en comparaison aux milliers qui s’étaient réunies dans la capitale. Bon, faut pas trop s’étonner, on est en Valais et c’est pas la porte à côté. Par contre, les flics n’ont pas raté le rendez-vous avec une dizaine en uniforme qui bloquent une route, un camion à canon à eau du côté de la gare des bus et des agents anti-émeute qui restent un peu en retrait, mais bien visibles pour montrer qu’ils sont bien là. On rejoint la foule alors qu’elle scande des slogans contre un certain Colin, un instagrameur facho qui a lancé un appel pour empêcher la manifestation. Apparemment il est venu avec ses potes pour taper du gaucho, mais la police s’est intelligemment interposée et les cherche-merde rentrent chez eux sous nos huées.
S’ensuit plusieurs discours, des témoignages, des chants, puis vers 16h30, la foule qui était restée sur place jusqu’à maintenant décide de s’engager sur la route qui remonte vers la place de la Planta où la manifestation aurait dû aboutir en premier lieu. Une ligne de flics derrière une rubalise bloque le passage, alors le cortège s’arrête mais donne bien de la voix. Cela dure une dizaine de minutes, jusqu’à ce que la première ligne, en grappillant lentement du terrain, passe subitement la rubalise et commence à marcher avec détermination suivie d’une centaine de personnes dont une large majorité ont le visage découvert. Parmi nous, des personnes âgées, des enfants avec leurs parents, bien sûr une bonne part d’alternos et d’arabes, et personne qui n’a l’air d’être là pour faire de la casse. Devant cette foule, les forces de l’ordre qui ne sont pas en armure complète rompent les rangs et nous laissent passer. Super ! Peut-être qu’ils vont juste nous canaliser jusqu’à la Planta sans violence ! En tout cas, pas moyen d’aller ailleurs, la route principale que nous traversons est bouclée à notre gauche et notre droite par des fourgons et des escouades anti-émeute.
Sur cet élan, la manif’ remonte à bonne allure le boulevard. Mais après quelques centaines de mètres, une colonne de robocops surgit d’une rue parallèle et bloque toute la largeur du passage. Plus haut, les canons à eau nous font face, prêts à nous recevoir et d’autres agents se mettent en place. On se retrouve donc nez à nez avec des personnes masquées, casquées, protégées de la tête aux pieds, un bouclier dans une main et la matraque dans l’autre. Nous nous arrêtons net, mais nous ne reculons pas face à la disproportion des moyens mis en place pour « encadrer » cette manifestation. Au contraire, c’est l’indignation qui remonte et la protestation qui chante. Et c’est à la fois tellement ridicule ! Je me demande vraiment de quoi ils ont peur pour s’équiper et s’organiser de la sorte face à une poignée de pacifistes… À ce moment, une vieille dame dans la septantaine marchant avec une canne passe à côté de moi en disant « Attendez, je vais aller discuter avec eux », et s’approche des agents barrant l’accès sur le trottoir à ma droite. Je la regarde un moment qui bataille, mais depuis ici on a vraiment l’impression qu’elle parle à un mur.
Soudain, à deux mètres devant moi, éclate un tumulte et je vois des manifestant.e.s s’agripper à leur banderole qu’un policier essaie de leur arracher. La scène dure quelques secondes, mais le message est clair. Ils veulent nous provoquer, nous tirer chez eux pour que nous nous débattions et nous embarquer à la moindre occasion. Personne ne s’est fait choper, mais la tension est montée d’un cran et les cris de la foule deviennent plus virulents. Pour ma part, je remarque un flic avec une attitude particulièrement agressive, qui reste derrière sans bouclier, comme s’il avait pour consigne de nous harceler en restant protégé par ses potes. Alors pour calmer le jeu, un des meneurs de la manif’ avec un mégaphone propose de s’asseoir en signe de non-agressivité. Mais après quelques minutes, c’est derrière nous que ça part avec une petite troupe qui se lance dans la foule, ramasse un jeune et le tire dans leur rang. J’ai juste eu le temps de le voir se faire emporter alors que je me lève et me retourne. Tout a été très vite et autour de moi, personne ne comprend pourquoi est-ce qu’il s’est fait embarquer. Il avait un keffieh et de ce que j’ai pu apercevoir peut-être des origines arabes, voilà tout. Alors on resserre un peu les rangs. Au mégaphone, le chef de la police nous ordonne de nous disperser, de la même manière, un des nôtres leur demande de nous laisser tranquillement passer jusqu’à la Planta. Mais rien ne bouge.
Puis c’est du côté opposé à la première fois que des agents tirent à nouveau sur une banderole. Les personnes qui la tiennent résistent et je me précipite pour les aider, mais avant de les atteindre je vois un des manifestants se faire emporter en avant pour se retrouver par terre entre deux flics. La suite est assez confuse, avec un autre manifestant voulant aider celui qui est tombé, se retrouvant dans un mouvement de foule qui le fait trébucher sur le premier. Mon instinct des pogos en concert veut les aider à se relever, mais à ce moment je vois clairement le pied d’un des flics frapper de plein fouet un des hommes à terre. Alors je me jette en avant et me plaque dos contre les boucliers pour séparer les deux camps et permettre à d’autres personnes de mettre en sécurité les personnes malmenées. Cela ne dure à nouveau que quelques secondes et je suis vite repoussé dans la foule. Résultat : le premier qui est tombé, un homme dans la trentaine, se retrouve avec une blessure ouverte sur l’arête du nez, peut-être cassé, mais l’équipe de soins interne à la manifestation le prend immédiatement en charge. Pour moi, l’indignation est à son comble et c’est avec la rage dans la voix que je crie au flic, le même que j’avais repéré tout à l’heure à l’autre extrémité du cortège, de venir se décagouler et s’identifier. Car sans en être absolument certain, je suis à 90% sûr que c’est lui qui a déclenché le grabuge et qui a donné le coup de pied. Mais il reste hors d’atteinte, bien caché derrière le mur de plexiglas de ses collègues.
Face à cette escalade de violence, nous décidons progressivement de reculer et de retourner à notre point de départ, devant la gare. Mais lorsque nous traversons la route principale à travers de laquelle se postent plusieurs dizaines de robocops, quatre d’entre eux fondent sur nos arrières et embarquent quelqu’un. Nous sommes une dizaine à revenir sur nos pas, mais il est déjà trop tard, et je vois le gars à qui on vient de mettre un pansement sur le nez se faire plaquer contre un muret, menotté et emporté derrière leurs fourgons. Pour quelle raison ? J’ai de la peine à comprendre alors qu’il y a cinq minutes il était encore en état de choc. « Juste un contrôle d’identité » que j’entends alors qu’on proteste avec toute la colère qui nous habite. Oui, sûrement juste un contrôle afin de trouver une bonne excuse qui permettra de l’incriminer et par la même occasion l’empêcher de porter plainte. Parce que si la police l’arrête pour comportements violents, une égratignure se justifie facilement pour un agent qui se défend.
La suite est anecdotique, l’étau se referme lentement, les robocops avancent et nous repoussent jusqu’à la gare, pas mal de personnes — après quatre heures de résistance — s’en vont gentiment, jusqu’à ce que les agents anti-émeute en formation soient deux, voire trois fois plus nombreux que les quelques personnes qui restent et qui se recueillent autour d’un cœur formé avec des bougies en commémoration des victimes du génocide.
Le lendemain, je découvre la version des médias. Bien sûr, celle-ci est totalement biaisée et se fie principalement au rapport de la police. Selon elle, aucun blessé n’est à déplorer et les forces de l’ordre ont réussi à éviter les débordements… n’importe quoi. Quand on pense que ce sont eux qui n’ont pas arrêté de nous provoquer… Et selon le conseiller d’État valaisan, les manifestants sont dans une « logique de violence » et « 50 casseurs ont été identifiés ». Est-ce que les agents qui nous ont laissé passer lorsque le cortège a démarré ont subi des violences ? Et les « casseurs », ils ont crié trop fort et cassé tes tympans ? Heureusement, les quelques témoignages recueillis par la RTS auprès de passant.e.s sans aucun lien avec la manifestation sont de notre côté et expriment leur incompréhension quant aux mesures de répression, insistant que le droit de manifester est important. C’est bien sûr très logique comme réaction, si on était soi-même sur place en tant que simple témoin, et quand même un peu rassurant, car cela montre aussi que le journalisme en Suisse n’étouffe pas complètement notre opinion et, qu’avec un minimum d’esprit critique, on remarque facilement le discours contradictoire que l’on essaie de faire avaler à la population. Toutefois, cela reste impressionnant comment la réalité est constamment déformée, que ce soit directement par les médias ou sous l’influence des autorités.
Et c’est exactement pour ça qu’on continue à lutter. Pour la justice, pour nos droits, pour notre liberté, ici et partout dans le monde. Et parce que la violence, la provocation et ce qui a bloqué la ville ce jour-là, ce n’est pas nous, c’est la police. Parce que l’illégalité, la manipulation, le refus de communiquer et les entraves à la liberté, ce n’est pas nous, ce sont les autorités. Alors manifestons ! pour la Palestine, pour les peuples opprimés et pour notre droit de manifester !
A lire aussi le compte-rendu publié sur Renversé écrit par le collectif Valais-Palestine.
La photo est de Yannick Abbruzzese
On ne peut s’empêcher de revenir ici sur la manière avec laquelle le 19h30 de la RTS s’est fait intentionnellement ou non le porte-voix de la version pour le moins tronquée des autorités. D’abord, en écoutant le reportage, on croit rêver quand la journaliste plante le décor : « La manifestation palestinienne non-autorisée à Sion aurait pu dégénérer il y a quelques heures, mais la police a déployé un maximum de ses forces pour contenir quelques 300 manifestants. » Certes, dans la suite du reportage, des manifestant·es et des passant·es sont interrogé·es, mais le mal était fait. Le contexte ainsi posé, l’interview était servi sur un plateau pour Stéphane Ganzer, conseiller d’Etat valaisan PLR en charge de la sécurité. Difficile après une pareille « objectivité » de lui demander des comptes : pourquoi un tel nombre de policiers, pourquoi ne pas avoir simplement accompagner les quelques centaines de manifestant.es pacifiques jusqu’à la Planta ? Non. La trame était déjà filée : « la police a fait son travail », « les forces démocratiques ont pu s’exprimer », « 50 casseurs ont été identifiés », « des armes, des couteaux, des chaînes de vélos ont été saisis » – etc. Et de vous dire ici : venant avec le train depuis Lausanne, on n’a pas vu l’ombre de ces contrôles.
A noter que cette histoire sédunoise n’est pas terminée, puisque les autorités veulent faire payer une partie des frais de la police à Gaël Ribordy, qui était l’organisateur de la manifestation. Des frais qui pourraient selon le Nouvelliste s’élever jusqu’à 100’000.-.
Ci-dessous, le Collectif Valais-Palestine qui a voulu rétablir quelques faits.





Si triste de constater que les médias suisses romands les plus lus sont ouvertement hypocrites, présents sur place à filmer sans émotions leurs journalistes qui décident de propager à la population une réalité artificielle et mensongère. Aujourd’hui, cette désinformation musèle, soutient la barbarie et tue en détournant le regard. Écarquillez les yeux, allez vérifier les informations livrées comme des gâteaux empoisonnés par cette poignée de menteur·ses, rendez-vous avec la réalité froide et sombre des violences policières, soutenues par des politiques fascistes et satisfaites. Indignez-vous car il y a de quoi.